Accueil > Positions de thèses > Performances polynésiennes...
Positions de thèse Version imprimable

Performances polynésiennes : adaptations locales d'une « formule culturelle-touristique globale » en Nouvelle-Zélande et à Tonga

Aurélie Condevaux

Traduction(s) :

EN - Polynesian performances : local adaptations of a « cultural-tourism formula » in New Zealand and Tonga

ES - Actuaciones polinesias : adaptaciones locales de una « fórmula cultural-turística global » en Nueva Zelanda y Tonga


L'un des apports de l'anthropologie à l'étude de la mondialisation a été de mettre en évidence l'un des paradoxes caractérisant ce phénomène : le fait qu'il se traduise à la fois par une étendue toujours plus grande des « signes de la modernité » et le fait que ceux-ci sont partout appropriés en fonction de données locales (Abélès, 2006 : 14); pour le dire autrement, la mondialisation génère à la fois des dynamiques de différenciation et d'homogénéisation culturelle. Le tourisme, qui est un vecteur de la mondialisation, n'échappe pas à ce paradoxe. Les spécificités culturelles associées à un groupe social donné, leurs « différences », constituent localement la « matière première » des attractions touristiques (Desmond, 1999 : xv). En même temps, le tourisme entraine une forme d'uniformisation des pratiques. En témoigne le fait que les manières de représenter les cultures des populations hôtes, lesquelles sont pourtant promues pour leurs différences, suivent partout des schémas similaires.



Le principal objectif de cette thèse est de mieux comprendre ces tensions entre homogénéisation et différenciation à travers la comparaison de performances touristiques similaires dans deux pays polynésiens : la Nouvelle-Zélande et Tonga. En dépit des différences sociales et culturelles notoires entre les deux archipels, le même type de performance touristique s’impose. Celle-ci est composée d'une démonstration de danses et de musique, d'un repas cuit au four polynésien, et d'autre éléments récurrents tels que la présence d'un «
master of ceremonies » ou « guide ». L’impression de ressemblance est d’autant plus forte que certaines danses présentées sont « empruntées » aux archipels voisins et que les mêmes plaisanteries, au mot près, et les mêmes types de rapports ludiques entre touristes et acteurs sont mobilisés. Néanmoins, les acteurs qui font ces performances n'ont pas le sentiment de donner à voir une image caricaturale ou stéréotypée de leur culture.

Il y a donc lieu de se demander comment ces derniers, qui désirent affirmer et montrer les spécificités de leur culture, s’accommodent du cadre standardisé qu'ils utilisent à cette fin? De la même manière, on peut se demander comment les touristes, qui ont des attentes sensiblement différentes suivant les destinations qu’ils choisissent, notamment du point de vue de l’ « authenticité » ou du degré de « préservation » des cultures locales, s'accommodent eux aussi de ces formules mondialisées ? Ces deux dimensions du problème se rejoignent en une troisième interrogation : comment les points de vue des uns et des autres, lorsqu’ils ne convergent pas, peuvent trouver satisfaction dans une même forme de performance?

Les données utilisées pour répondre à ces questions ont été recuillies au cours de deux sessions d’enquête de terrain (treize mois au total) réalisées en 2008 et 2009 à Rotorua et Wellington, dans l’Ile du Nord de la Nouvelle-Zélande, et à Tongatapu, île principale de l’archipel tongien. L'analyse de ces matériaux laisse apparaître que le tourisme ne peut être considéré comme un simple facteur d’ « uniformisation » culturelle. L'étude de la mise en scène des danses en particulier montre cela : certes des adaptations sont nécessaires pour le passage à la scène touristique, mais celles-ci sont effectuées en fonction des normes esthétiques locales. Ce passage engendre en outre des processus créatifs et des innovations qui se diffusent vers d'autres domaines des « champs de pratiques spectaculaires » (Müller, 2006) tongiens et
maori, comme les compétitions ou les festivals.

Par ailleurs, les performances touristiques sont adaptées et appropriées par les acteurs et danseurs pour servir dans les processus de définition identitaire locaux. La comparaison entre les différents lieux de performance a été indispensable pour mieux comprendre ce mécanisme. On voit ainsi que, bien que la forme de la représentation touristique soit la même d'une destination à l'autre, le sens que les acteurs locaux leur donnent n'est pas partout identique : deux performances touristiques très ressemblantes, qui font intervenir un échantillon de danses similaire, ne sont pas investies des mêmes significations par ceux qui les produisent et les exécutent. Ce que les performances touristiques expriment dépend des contextes sociaux spécifiques dans lesquels elles sont produites et des enjeux politiques qui les traversent. L'utilisation d'un décor particulier, la manipulation d'objets, et les discours des guides notamment, imprègnent la performance de significations particulières qui leurs sont conférées par ceux qui les réalisent.

Si un message spécifique est donc encodé par ces derniers, qui souhaitent dire quelque chose sur leur culture et leur identité, ce message n'est cependant pas nécessairement compris par les publics auxquels il s'adresse. Le « sens » découvert par ces derniers est semble-t-il moins celui véhiculé par les discours verbaux, que celui généré de manière performative dans l'action. Les performances touristiques, évènements extra-quotidiens, sont caractérisées par le fait qu'elles font appel à de multiples registres sensoriels et utilisent aussi bien le langage verbal, la manipulation de symboles ou d'objets, que la gestuelle corporelle, permettant ainsi de délivrer des messages divers, à des publics tout aussi divers.

L'un des éléments recherchés par les touristes (y compris par les touristes d'origine tongienne à Tonga) au cours de ces performances est la découverte d'une forme d' « altérité » culturelle. Cette différence est moins réaffirmée à travers le langage qu'à travers les danses mobilisées, le décor, les costumes, et les objets manipulés. L'altérité est en effet autant donnée à voir dans la mise en scène de danses qui sont exemplaires de techniques corporelles et de traditions artistiques « autres », que donnée à ressentir par les touristes dans leurs corps, à travers les tentatives d'apprentissage des danses par exemple ou encore à travers la découverte de « saveurs » fréquemment jugées différentes, lors du dîner. Le corps dans son ensemble, que ce soit celui des danseurs ou des touristes, est mobilisé, soit en lui-même, soit par la médiation d'un objet.

Néanmoins, les tentatives pour maintenir l'affirmation d'une altérité sont sans cesse mises en danger par des stratégies de résistance qui passent par le langage : par la voie de l'humour, les «
masters of Ceremonies » affirment qu'ils appartiennent au même monde que les touristes alors que le reste de la mise en scène (décors, costumes, danses, chants, etc.) tend à dire le contraire. Les performances ont donc une dimension polysémique et ambiguë : elles peuvent dire une chose (l'opposition entre « vous » et « nous » est incommensurable) et son contraire (nous vivons dans le même monde que vous, nous mangeons au fast food comme vous, etc.). Ces messages contradictoires délivrés par le langage et par l'ensemble des actions, des objets utilisés et des relations mises en place, permettent à chacun de trouver dans la performance le sens désiré. Certains touristes trouveront ainsi satisfaction dans le fait que la différence entre « nous » et « eux » est réaffirmée, alors que pour les danseurs, il s'agit de donner corps à des identités en perpétuel mouvement. Ces caractéristiques pourraient expliquer le succès si large rencontré par ces performances touristiques à travers le monde.

BIBLIOGRAPHIE

Abélès M., 2006, « Préface », dans A. Appadurai, 2005, Après le colonialisme : les conséquences culturelles de la mondialisation, Paris, Payot, pp.7-23.

Desmond J., 1999, Staging Tourism : Bodies on Display from Hawaiki to Sea World, London et Chicago, University of Chicago Press.

Müller B., 2006, La tradition mise en jeu. Une anthropologie du théâtre Yoruba, La Courneuve, Aux Lieux d’être.

POUR CITER CET ARTICLE

Référence électronique :
Aurélie Condevaux, Performances polynésiennes : adaptations locales d'une « formule culturelle-touristique globale » en Nouvelle-Zélande et à Tonga, Via@, Positions de thèse, mis en ligne le 16 mars 2012.
URL : http://www.viatourismreview.net/Position1.php

AUTEUR

Aurélie Condevaux
Thèse sous la direction de Paul van der Grijp

NOUVEAUTES

Photographies
 

Cartes
 

Brèves
 

Recensions
 
ACTUALITES
Colloques
Publications
Appels à articles
Positions de thèse
 
la revue

Tous les numéros
Dernier numéro
A propos de la revue
Index
Soumettre un article

Via@ 2.0
Lettre d'information
Flux RSS
Contact
ISSN en cours

 

 

CA DE EN ES IT PT