Plan
Le baril
de poudre balkanique
De la
guerre au tourisme
Tourisme de guerre,
entre imaginaire, fantasme et aura
La Bosnie-Herzégovine
entre guerre et fantasme
«Dark tourism»
ou «Hot tourism» ?
Conclusion
Résumé
Cet article propose de questionner
l’influence d’un conflit récent sur la production
d’un imaginaire touristique lié à un lieu, plus
précisément à Sarajevo, la capitale de Bosnie-Herzégovine.
Cette ville, ainsi que l’ensemble de la région des Balkans,
a souvent été assimilée à un baril de poudre,
notamment à travers la couverture médiatique du conflit
qui a embrasé les Balkans dans les années 90. De plus,
certaines productions cinématographiques tendent à créer
une image romantique et orientaliste de cette région, l’assimilant
en grande partie au feu et au sang. Je démontrerai que cette
vision, certes simpliste et réductrice, tend à créer
chez certains touristes un imaginaire, voire une fascination teintée
d’aventure. Dans ce contexte, les lieux traumatisés par
la guerre ou encore les sites symboles de la résistance sont
exploités par des acteurs locaux et s’inscrivent peu à
peu dans le paysage touristique de la ville et de la région.
Mots-clés
Imaginaire - Balkan - guerre - Sarajevo - tourisme - cinéma -
patrimoine - post-conflit - orientalisme
Texte
intégral
Les lignes qui suivent portent
sur une recherche en cours présentée lors d’une
conférence à l’Université de Californie (Berkeley)1,
plus précisément dans la cadre d’une réflexion
sur les agents producteurs d’imaginaire dans le secteur touristique.
Cette étude s’appuie sur des sources empiriques récoltées
dans le cadre d’un projet de recherche encore en cours lors de
la rédaction de ce texte, réalisée à Sarajevo
durant l’été 2010, ainsi qu’au Vietnam et
au Cambodge en 2009. La méthodologie utilisée est basée
sur des entretiens semi-directifs, de l’observation participante,
ainsi que de l’analyse de contenu. Des entretiens ont été
conduits avec des acteurs touristiques locaux – guides, promoteurs,
employés du secteur touristique – ainsi qu’avec des
touristes. De plus, près d’une dizaine de tours guidés,
spécifiquement liés à la thématique de la
guerre, ont été suivis. Finalement, de nombreux objets
et médias, tels que des cartes postales, du matériel de
promotion, des blogs de voyageurs ou encore des articles de presse ont
été analysés afin rendre compte des liens existant
entre tourisme et guerre.
Je mettrai en lumière des vecteurs - producteurs d’imaginaire
- spécifiquement liés à l’industrie touristique
(cartes postales, guides de voyage, matériel de promotion, etc.),
ainsi que d’autres, pas directement liés au tourisme, comme
des productions cinématographiques mettant en scène la
région, ainsi que la guerre qui l’a meurtrie. La question
principale qui sous-tend cette analyse est de savoir si la guerre, ou
plus précisément le patrimoine hérité du
conflit, peut constituer un motif de visite pour des touristes se rendant
dans des lieux tels que Sarajevo. Dans cette optique, comment les objets
cités plus haut peuvent-ils constituer des vecteurs participant
à la création de différentes formes d’imaginaire
étroitement liées à la guerre et à son héritage
? La présentation de certaines pratiques et certains objets en
lien direct avec le tourisme et la guerre m’amènera à
développer la notion de « tourisme de guerre » ou
encore de « tourisme post-conflit », en la situant dans
le cadre plus générale du « dark tourism »
(Lennon & Foley 2000, Stone 2006).
Le
baril de poudre balkanique
Au préalable, il convient de revenir brièvement sur cette
image liée au « baril de poudre »2,
présente dans le titre de cet article, et souvent utilisée
pour décrire la région des Balkans. Cette vision métaphorique
et simpliste vise à décrire un territoire qui passerait
d’une situation stable et calme à un éclatement
de violence, dû à un évènement qui constituerait
« l’étincelle » menant à cette explosion.
Déjà en 1914, la ville de Sarajevo est comparée
à un baril de poudre lorsque l’Archiduc François
Ferdinand et sa femme y sont assassinés par Gavrilo Princip,
un nationaliste serbe. Cet incident est vu comme l’évènement
– autrement dit « l’étincelle » –
qui conduira au déclanchement de la Première Guerre mondiale.
Cette image sera ensuite aussi fréquemment utilisée en
référence à ce qui est communément appelée
la « guerre des Balkans », que ce soit à travers
des médias tel que CNN ou Euronews, ou encore des productions
cinématographiques. Le film intitulé « Baril
de poudre »3
», réalisé en 1998 par le réalisateur serbe
Goran Paskaljevic, ou « Au feu »4,
du Bosnien5
Pjer Zalica semblent déjà être des exemples représentatifs
de l’utilisation de cette métaphore. Si ces productions
ont généré un certain écho en dehors des
frontières de l’ex-Yougoslavie, elles sont tout de même
restées trop discrètes pour participer à la construction
d’un imaginaire chez de potentiels visiteurs étrangers.
Les réalisations d’un cinéaste mondialement connu
comme Emir Kusturica, en revanche, sont selon moi des agents incontournables
dans la production d’un imaginaire balkanique, fortement teinté
de musique gitane, d’alcool et d’armes à feu. «
Underground », par exemple, revient sur l’histoire de la
région, de la Seconde Guerre mondiale au conflit des années
90, à travers la perspective d’une communauté cachée
sous terre. Kusturica est sujet à de nombreuses critiques dans
sa terre d’origine - la Bosnie – en raison notamment des
subventions qu’il aurait reçues du gouvernement nationaliste
serbe de Slobodan Milosevic, ou encore dû au contenu de ces films,
que certains qualifient de pro-serbe, taxant ainsi le réalisateur
de « traître ». Si l’objet de cet article n’est
pas de revenir sur la polémique autour du réalisateur,
il est tout de même intéressant de noter qu’au cœur
des critiques qui lui sont liées, certains mettent en avant l’image
fantaisiste, et souvent vue comme dénigrante, qu’il donne
de la région dans ses films. En effet, il existerait un fossé
entre ce qui est vu localement comme la réalité balkanique
et le « mythe » véhiculé par le cinéaste,
comme le soutient le philosophe slovène Slavoj Zizek dans une
interview réalisée lors du festival du film de Sarajevo
en 2008 : « […]
I think that cinema is today a field of ideological struggle, some struggle
is going on there and we even can see this clearly with regard to post
Yugoslav horrible war; we have some of the films from here which are
authentic but unfortunately the biggest successes were not authentic.
By this I mean for example Emir Kusturica’s “Underground.”
I think that film is almost tragic – I would not say misunderstanding
falsification – in the sense that: what image do you get of ex-Yugoslavia
from that film? A kind of a crazy part of the world where people have
sex, fornicate, drink and fight all the time; he is staging a certain
myth which is what the West likes to see here in Balkans: this mythical
other which has been the mythical other for a long period. »6
Il ajoute que les Balkans sont construits comme « l’inconscient
» de l’Europe, qui tend à y projeter tous «
ses obscénités et ses sombres secrets ». Ainsi,
les Balkans ne seraient pas pris au piège dans leurs propres
rêves, mais dans ceux de l’Europe occidentale. Ceci nous
renvoie maintenant à notre questionnement initial sur la construction
d’un imaginaire, d’un « autre » Balkan. A savoir
si ces « Balkans mythiques ou imaginés » sont présents
dans le champ du tourisme et de quelle manière certains objets
touristiques peuvent être vus comme participant à la construction
de cet imaginaire, au même titre que les productions cinématographiques
citées précédemment.
L’image du « baril de
poudre balkanique » semble partagée à bien des égards
et il serait intéressant pour une bonne compréhension
des lignes qui vont suivre de revenir brièvement sur le regard
porté par certains penseurs sur les idées d’imaginaire
et d’imagination. Ces notions ont été traitées
par certains philosophes tels que Platon, Spinoza ou Kant, ainsi que
par des psychanalystes tel que Carl-Gustav Jung, lequel introduisit
l’idée d’inconscient collectif, qui regrouperait
l’ensemble des imaginaires personnels. Pour l’écrivain
André Breton (1966), l’imaginaire est ce qui tend à
devenir réel. Du point de vue des sciences sociales, des anthropologues
comme Mircea Eliade, Claude Lévi-Strauss et Gilbert Durand ont
développé la notion d’imaginaire à travers
les représentations, les mythes ou encore les croyances communes
qui permettraient de structurer nos sociétés. Dans un
entretien, Durand définit l’imaginaire comme un fond commun
: « Le musée
de toutes les images, qu’elles soient passées, possibles,
produites, ou à se produire.7»
Il ajoute que si l’imaginaire peut se présenter par exemple
dans les rêves, il peut aussi prendre des formes plus abouties
comme dans les mythes, les arts voire dans les productions télévisuelles
ou cinématographiques. Du point de vue spatial, la notion «
d’imaginaire géographique » a été mise
en avant pas certains géographes français (Debarbieux,
Lussault) et peut être défini comme: « l'ensemble
d’images mentales en relation qui confèrent, pour un individu
ou un groupe, une signification et une cohérence à la
localisation, à la distribution, à l’interaction
de phénomènes dans l’espace.
» (Lévi, Lussault, 2003, p. 489). Selon le dictionnaire
de Lévi et Lussault, il existerait toujours une forte réticence
à inclure cette notion dans le champ académique qui serait
due à l’idée « très
platonicienne, que l’imaginaire se définit en contrepoint
de la réalité». »
(2003, p. 490).
Dans le domaine de la recherche sur le tourisme, Rachid Amirou (1999,
p.22) à travers une approche psychosociale, s’intéresse
aux « fondements
mythiques et anthropologiques du comportement touristique. »
Il met ainsi en avant la notion « d’imaginaire touristique
» et présente le tourisme comme l’expression d’une
triple quête, celle du lieu, de soi et de l’autre : «
Dans cette optique, l'imaginaire
touristique peut être envisagé sous trois angles. Il renvoie
tout d'abord à un exotisme, qui s'enracine dans une symbolique
des lieux et de l'espace. A chaque lieu singulier (Paris, Rio, Calcutta...)
et à chaque type d'espace (la montagne, le désert, la
plage...) correspondent en effet des images, des récits, des
représentations qui guident et organisent les conduites des touristes.
Les deux autres dimensions renvoient au tourisme comme expérience
personnelle. Dans la relation à soi, il manifeste une quête
de sens. Dans la relation aux autres, il traduit la recherche de certaines
formes de sociabilité, qui offrent une alternative au quotidien.»
L’auteur remarque aussi que les fonctions des images-stéréotypes
qui façonnent l’univers du touriste ont été
négligées par les chercheurs dans le domaine et il avance
ainsi l’idée du tourisme comme objet transitionnel, s’inspirant
des théories du pédopsychiatre Donald Winnicot. Ainsi,
de la même manière que le jeu d’un enfant permettrait
la transition « entre
l’état d’union avec la mère à l’état
où il est en relation avec elle, en tant que quelque chose d’extérieur
et de séparé »
(1994, p.151), l’imaginaire touristique prendrait place dans une
« aire intermédiaire
d’expérience
», facilitant ainsi la transition entre l’ici et l’ailleurs,
entre le connu et l’inconnu. Ces images-stéréotypes,
même avec leur dimension déformante, auraient donc une
fonction essentielle dans l’appréhension que se font les
touristes de l’inconnu. Noel Salazar, quant à lui, replace
le tourisme dans le cadre conceptuel défini par David Harvey
comme « l’industrie de production d’images »8.
Il rejoint en partie la théorie d’Amirou sur le tourisme
comme objet transitionnel, en présentant la notion de culture
touristique comme : « more
than physical travel, it [touristic
culture] is the preparation
of people to see others places as object of tourism, and the preparation
of those places to be seen
». (2009, p.50) L’auteur, dans une réflexion sur
l’influence d’un imaginaire touristique sur la société
Masaï, affirme que la question pertinente serait de savoir comment
le tourisme et les imaginaires qui lui sont associés pourraient
façonner et refaçonner les cultures et les sociétés.
Il présente les éléments qui participeraient avec
le tourisme au (re)modelage des cultures en insistant sur l’importance
du rôle des médias issus de la culture populaire: «
The influence of popular
culture media forms—the visual and textual content of documentaries
and movies; art and museum exhibitions; trade cards, video games, and
animation; photographs, slides, video, and postcards; travelogues, blogs,
and other websites; guidebooks and tourism brochures; coffee table books
and magazines; literature; advertising; and quasi-scientific media like
National Geographic—is much bigger. »
(2009, p.51) Selon lui, l’analyse de l’imaginaire pourrait
ainsi permettre une deconstruction des stéréotypes et
des clichés, suivant une perspective socioculturelle, politique
et idéologique (2010, p. 7)
Comme on peut le voir, que l’on parle d’imaginaire en général
ou d’imaginaire touristique, plusieurs auteurs s’accordent
sur l’importance de la culture populaire et des médias
qui lui sont associés pour la construction d’un imaginaire.
S’il semble acquis que ces éléments – médias,
objets touristiques, créations artistiques...- contribuent à
modeler ces imaginaires, il importe aussi d’observer comment ces
imaginaires façonnent et influencent une destination touristique,
mais aussi comme l’avance Salazar, les sociétés
et les cultures de manière générale.
De la guerre au tourisme
A Sarajevo, le quartier de
Bascarsija, qui constitue le bazar et le centre historique de la capitale
bosnienne, est aussi redevenu le principal centre touristique du pays,
depuis le retour en 2005 et en plus ou moins grand nombre, des touristes
étrangers. Au milieu des constructions de style ottoman se côtoient
mosquées, églises, échoppes et magasins de souvenirs.
Parmi le matériel traditionnellement vendus aux touristes, certains
objets semblent sortir de l’ordinaire. Entre les cartes postales
représentant les principaux sites d’intérêt
de la ville, d’autres cartes postales, directement liées
à la guerre des années 90, sont proposées aux badauds.
Une première carte (figure 1) représente une réunion
de l’état-major bosniaque pendant le siège, une
autre illustre la mise en terre de plusieurs cercueils (figure 2), une
troisième présente quatre moments clés de l’Histoire
de la ville (Figure 3) : l’assassinat de l’Archiduc Franz
François Ferdinand, l’âge d’or de la capitale
bosnienne avec l’organisation des jeux Olympiques de Sarajevo
en 1984, les cinq ans de siège de 1991 à 1995 et la période
actuelle ironiquement décrite sous l’égide : «
No problems ».

Figure 1 (Z. Filipovic)

Figure 2 (Z. Filipovic)
Figure 3 (Z. Jusufovic)
Les guides touristiques
vendus dans les échoppes de souvenirs offrent aussi une analyse
intéressante. Au milieu des quelques guides de voyage ou de randonnée
classiques proposés aux touristes, un ouvrage semble se démarquer
: The Sarajevo Survival Guide. Derrière l’accroche «
Greetings from Sunny Sarajevo! », ce livre est structuré
comme un guide de voyage classique avec différents chapitres
tels que : « Getting around », « Sarajevo by night
», ou « Where to dine ». Toujours est-il que le chapitre
« Sarajevo by night » ne propose en aucun cas les discothèques
à la mode de la ville, mais les différentes techniques
utilisés à l’époque du siège pour
produire de l’électricité. De la même manière,
le chapitre « Transportation », revient sur les moyens utilisés
par les habitants pour se déplacer en évitant les snipers
et n’offre pas un inventaire des transports publics de la ville.
Cette parodie de guide touristique a été produite durant
le siège par une association nommée FAMA, regroupant des
journalistes, des écrivains et des artistes, très engagés
et critiques du pouvoir en place déjà avant la guerre.
C’est donc face à un objet de mémoire que l’on
se trouve, à travers le détournement d’un objet
touristique, comme l’atteste la préface de l’ouvrage
: « The guide book to Sarajevo intends to be a version of Michelin,
taking visitors through the city and instructing them on how to survive
without transportations, hotels, taxis, telephones, food, shops, heating,
water, information, electricity. It is a chronicle, a guide for survival,
a part of the future archive which show the city of Sarajevo not as
a victim, but as a place of experiment where wit can still achieve victory
over terror, the (sur)real “The Day After”. Contemporary
SF, the scene of factual “Mad Max 5”. » (FAMA, 1993,
p.1) Toujours-est-il que cet ouvrage est vendu dans les boutiques de
souvenirs au milieu des guides touristiques classiques et des cartes
postales. Ce processus de détournement peut aussi être
observé au sujet des cartes touristiques représentant
la ville de Sarajevo ou l’ensemble de la Bosnie-Herzégovine.
L’association FAMA a ainsi réalisé une carte de
la ville, sur le même mode d’une carte touristique représentant
tous les lieux d’intérêt, sauf que les sites mis
en évidence sont directement liés au siège, comme
par exemple: le bâtiment de la poste, le Holiday Inn – refuge
des journalistes pendant le conflit – ou encore l’usine
de tabac qui n’a jamais cessé de fonctionner durant le
siège, et qui est décrite ainsi sur le verso de la carte
: « The “Marlboro” cigarettes produced in the factory
under the Philip Morris license was one of the most prized cigarettes
brands in former Yugoslavia. There is the cult of the cigarette in Sarajevo.
Although a large quantity of the stored tobacco was destroyed, the factory
managed to produce small amounts of cigarettes throughout the siege.
In spite of their inferior quality they were eagerly bought sometimes
at 100 DM (70$) per carton. Cigarettes were the most valued barter commodity.
For a pack of cigarettes one could get several tins of humanitarian
food. Due to the lack of paper cigarettes were rolled into various textbooks,
books and official documents. You couldn’t read on them warning
about health hazards but you could learn for instance, about the process
of producing copper. The citizens were often telling the story about
how Sarajevo would have surrendered had the cigarettes disappeared»9.
Dans le même contexte, FAMA a produit une carte géopolitique
de l’ensemble des républiques d’ex-Yougoslavie, représentant
les haut-lieux de la guerre (Sarajevo, Vukovar, Mostar, Srebrenica,…),
les différentes armées, les camps de réfugiés,
ou les mouvements de population. De la même manière que
la parodie de guide touristique décrite plus haut, ces «
cartes de guerre » sont vendues parmi des cartes routières
et des cartes de randonnée dans des commerces spécialement
désignés pour les touristes. Après avoir mis en
lumière ces différents objets situés entre guerre
et tourisme, une attention particulière va maintenant être
portée sur différentes pratiques mettant en jeu ces dimensions
guerrières et touristiques.
Guerre et tours organisés
Dans la ville de Sarajevo, différents tours sont offerts aux
visiteurs souhaitant se rendre sur les lieux du conflit. Le Times of
misfortune Tour (figure 4), organisé par l’Office du tourisme
du canton de Sarajevo, propose tout d’abord une brève visite
de la ville en minibus suivant les traces de la guerre. L’itinéraire
se termine dans le tunnel, transformé depuis une quinzaine d’années
en musée, qui constituait à l’époque le seul
lien entre la cité assiégée et le monde extérieur.
Ces tours comprennent une demi-douzaine de participants et sont en général
conduits par des étudiants, qui, s’ils n’étaient
en général pas présents durant la guerre, ont l’avantage
d’avoir passé leurs années d’exil à
l’étranger et donc de maîtriser une ou plusieurs
langues, leur permettant ainsi d’interagir avec des touristes.

Figure 4 (Sarajevo Tourism Office)
D’autre part,
le Mission Impossible Tour, organisé de manière indépendante
par Zijad Jusufovic, propose, lui, un panorama plus large des sites
en relation avec le conflit. « You see smiling people, nice dresses,
happy foreigners. It’s good… But now you are going to see
the bad side of Sarajevo. Places that are not in the map. Places that
are not recommended. Places that are covered. » (Juillet 2010)
C’est sur ces mots que ce guide indépendant introduit le
tour qui va emmener les visiteurs à travers les ruines de la
dernière guerre. Le Mission Impossible Tour, en plus du tunnel
cité précédemment, propose dans son programme de
visite des lieux tels que les ruines du monument antifasciste, ce qu’il
nomme lui-même « le marché des moudjahidin »
au bas de la Mosquée du roi Fahd10.
ou encore les vestiges de la piste de bobsleigh datant des Jeux olympiques
de 1984. Ce guide, qui se présente comme étant le premier
légitimé de manière officielle dans la période
post-conflit, insiste sur l’impartialité de son discours,
sur la véracité de ses propos - issus de nombreuses enquêtes
réalisées par ses soins dans les années d’après-guerre
- ainsi que sur la nature unique de ce qu’il va présenter.
Il n’hésite pas à remettre en question des informations
fournies par les guides de l’Office du tourisme, se prévalant
d’une certaine liberté de parole, à la différence
d’acteurs moins indépendants, comme ici où il parle
du tunnel de Sarajevo: « My presentation is a little bit different…They
[les guides de l’Office du tourisme] speak too much…There
is too much information without big possibility to memorize... to rememorize.
And nobody will mention black market for instance… and the other
tunnel they started to build very close to this tunnel… for cars…
nobody will mention it. » (Juillet 2010). L’objectif ici
n’est pas de définir qui détient la vérité
parmi les acteurs du secteur touristique, mais plutôt d’observer
la manière dont la guerre entre dans le champ du tourisme et
comment cette mise en tourisme participe à la création
d’un certain imaginaire lié à cette région
meurtrie et son histoire guerrière. Il serait maintenant intéressant
d’observer ce processus de mise en tourisme en se penchant plus
en profondeur sur un site précis.
Un tunnel source de mystères
Le tunnel de Sarajevo cité précédemment - aussi
nommé « Tunnel
of Hope » - même
situé en périphérie de la ville, constitue maintenant
une des attractions les plus visitées de Sarajevo, avec quelques
centaines de visiteurs par jour. Ce site est un des symboles marquants
de la guerre, mais aussi de la résistance livrée par l’armée
bosniaque. Les discours des guides ne manquent pas en effet de décrire
les moyens archaïques qui ont conduit à la construction
de cet ouvrage et par la même occasion la résistance héroïque
menée par l’armée bosniaque, clairement inférieure
en nombre et en armes. Le combat des forces bosniaques est d’ailleurs
souvent apparenté à celui de David contre Goliath. Si
les aspects peu reluisants de l’histoire du tunnel – marché
noir, profiteurs de guerre,…- sont en effet moins présents
dans les propos des guides engagés par l’office du tourisme
que dans ceux d’un guide plus indépendant comme Zijad Jusufovic,
il serait cependant faux d’affirmer que ces éléments
sont totalement éludés. Un guide, membre de la famille
qui gère ce nouveau musée, a explicitement décrit
les pratiques liées au marché noir qui avaient lieu dans
ce tunnel durant la guerre, et ce lors d’une visite organisée
par l’office du tourisme. D’ailleurs un touriste français
participant au Times of Missfortune Tour, note que : « La France
a attendu quarante ans avant de parler de l’existence d’un
marché noir durant la deuxième Guerre Mondiale ».
(Juillet 2010) Il est en tous les cas intéressant de noter que
dans une ville comme Sarajevo, dont le patrimoine culturel attirait
de nombreux touristes déjà avant le siège, l’histoire
guerrière constitue maintenant un des motifs principaux de visite,
comme le souligne ce guide travaillant pour l’Office du tourisme
du canton de Sarajevo: «The Times of Misfortune tour is the most
demanded of our tours with the Historical tour »11
(Juillet 2010). Cette constatation peut d’ailleurs être
étayée par certaines remarques récoltées
auprès de touristes visitant les stigmates de la guerre, à
l’image de cette Française qui explique: « On était
parti en Croatie, on a poussé jusqu'à Mostar et on s’est
finalement dit… Sarajevo... On trouve les gens en Bosnie plus
spontanés, moins portés sur le “commercial”.
Et en plus c'est chargé d'histoire et c'est très intéressant
de voir un pays qui se remet de ses stigmates ». (Juillet 2010)
Les deux citations suivantes sont tirées du livre d’or
d’une exposition traitant spécifiquement du siège
et se déroulant au Musée d’Histoire de la ville.
Une touriste américaine écrit ainsi : « My time
here in the museum and in the city has opened my eyes in a thing I only
saw on TV as a young 20 years old girl ». Un autre touriste allemand
note: « I was almost a teenager when I saw pictures of this terrifying
war on TV and radio, It was impressive enough to make me want to come
[…] » La volonté de comprendre et de voir de ses
yeux un lieu dont le traumatisme à fait la une des médias
internationaux durant les années nonante, est un motif non négligeable
pour ces visiteurs internationaux se rendant dans la capitale bosnienne.
Ainsi de la même manière que certaines productions cinématographiques
citées plus haut, des médias tels que CNN ou encore Euronews
pourraient être considérés comme des agents participant,
si ce n’est à la construction d’un (ou des) imaginaire(s),
en tous les cas à des représentations d’un lieu
marqué par une telle sauvagerie, que des individus du monde entier
s’y rendent pour tenter de comprendre. Si bien sûr cette
constatation demande à être étayée par un
travail empirique plus développé, ces quelques éléments
permettent tout de même de situer la guerre, ou du moins certains
éléments patrimoniaux qui lui sont liés, comme
un objet incontournable lié à l’image internationale
de Sarajevo. Après cette première partie présentant
quelques éléments empiriques, il convient maintenant de
porter un regard sur la littérature existante, ainsi que sur
d’autres cas à travers le monde, afin d’alimenter
cette réflexion mettant en perspective guerre, tourisme et imaginaire.
Tourisme
de guerre, entre imaginaire, fantasme et aura
Nous l’avons vu, près de 15 ans plus tard, la guerre des
Balkans est encore pleinement ancrée dans les images que renvoie
cette région. Suivant une perspective de distance chronologique,
un regard sur l’influence que des conflits armés plus anciens
suscitent sur des représentations au niveau international pourrait
enrichir cette analyse. Victor Alneng s’est penché sur
les liens entre le secteur touristique et le patrimoine hérité
de la Guerre du Vietnam à travers les discours des routards (backpackers)
voyageant dans le pays. Il ne se réfère pas directement
à la notion « d’imaginaire », mais introduit
celle de « fantasme » et « d’aura », qui
seraient selon lui en grande partie les produits de l’industrie
cinématographique hollywoodienne. Ainsi, les fantasmes des touristes
voyageant dans le Sud-Est asiatique seraient surtout façonnés
par des films tels que « Platoon » ou « Apocalypse
Now ». Il soutient que ces fantasmes seraient les facteurs d’attraction
principaux pour ces routards visitant le Vietnam, donnant ainsi une
aura particulière à un pays qui a vu une grande partie
de son patrimoine disparaître durant la guerre : «Ironically,
while the war left most heritage sites otherwise destined for great
tourism in ruins, War blessed Vietnam with others sites – the
Cu Chi tunnels, The DMZ, My lai, China Beach, Hamburger Hill, Ke Sanh,
The Rex, - with their own seductive and unique aura. » (Alneng,
2002, p. 462). Il ajoute que la dimension fantasmée des représentations
de ces touristes dépend de leur imagination qu’il voit
comme une « pratique sociale élaborée », et
que l’industrie touristique tendra à se structurer en accordance
avec ces fantasmes. L’auteur prend en exemple les tunnels de de
Cu Chi, un des sites les plus réputés pour son horreur
à l’époque du conflit et qui est maintenant une
des attractions touristiques les plus courues du pays. Les visiteurs
de ce lieu, majoritairement occidentaux, sont conduits par un guide
à travers les forêts d’eucalyptus qui renferment
les vestiges de ces tunnels, en grande partie reconstitués. Ce
site se présente comme un parc à thème sur la guerre
où les employés sont revêtus des uniformes nord-vietnamiens
ou Viêt-Cong. La possibilité est aussi donné aux
touristes de participer en essayant les armes de l’époque
(une balle tiré à l’aide d’un M-16 ou d’une
AK-47 coûte un dollar), en parcourant les tunnels, voire même
en revêtant les uniformes militaires de l’époque.
C’est à ce moment que le guide encourage les visiteurs
« à vivre la guerre comme s’ils étaient des
soldats de la guérilla »12.
Selon Alneng, « The tunnel tour – dubbed “Vietnam’s
answer to Disneyland and Disney and Fellini to Nam’s by visitors”
– is organized to have tourists make-believe they are heroic Vietcongs;
they crawl into the tunnels, eat Vietcong food and join the Vietcong
dolls for photos.[…] Some confess to be true GI-wannabes with
a hedonistic repertoire of boozing, drugging and whoring. Adding to
this their proclivity for war memorabilia, they present themselves as
not too far stereotypes of wartime GIs. » (Alneng, 2002, p.474)
Pour l’auteur, ce lieu est toujours un site de guerre, le site
d’une nouvelle guerre: «A war of ideological napalm and
propaganda booby-traps. This new war is a meta-war. A metamorphosis
– the death of Vietnam as a country and the resurrection of Vietnam
as a war. » (Alneng, 2002, p.479) Finalement, il ajoute que le
secteur touristique en promouvant ces sites de guerre tend à
créer le portrait d’un pays « bombed back into the
Stone Age […] ». (Alneng, 2002, p.485) Cette remarque rappelle
en partie les propos du philosophe Zizek, cité plus haut au sujet
des Balkans, lorsqu’il présente les productions cinématographiques
d’Emir Kusturica comme la source d’une vision stéréotypée
d’une région, prise au piège d’un imaginaire
international assimilant le lieu aux armes et au sang.
De
la guerre à la boîte de nuit
Cette présence du patrimoine de guerre est aussi observable dans
un secteur qui, s’il est toujours lié de près à
la notion de loisir, n’est a priori pas directement lié
à l’industrie touristique. A Phnom Penh, la capitale du
Cambodge, une boîte de nuit bien connue des voyageurs étrangers
se nomme « Heart of Darkness »13
alors que dans certaines grandes villes du Vietnam comme Ho Chi Minh
Ville, Hué ou encore Hanoï, il existe une chaîne de
discothèques nommée « Apocalypse Now ». Avant
tout, il est sans doute important de préciser que si ces lieux
de sortie sont a priori ouverts à tous, les prix et les videurs
postés à l’entrée font que la plupart des
locaux présents en soirée sont surtout des professionnels
(prostituées, serveurs,…). Suivant cette idée, on
peut supposer qu’une grande majorité du public de ces endroits
est composée de touristes. De plus, je soutiens que les noms
de ces lieux ou encore leurs décors, rappelant une ambiance de
guerre, ajoutent un élément d’aventure à
l’imaginaire des visiteurs, comme le suggère ces deux commentaires
de routards récoltés sur des blogs de voyageurs14
à propos du club « Heart of Darkness » à Phnom
Penh :
« The place itself is nothing special,
but the crowd it attracts is amazing. We had an adventure every time
we went to that bar. » (Août 2009)
« Music was good and beer reasonable.
You must visit! Ignore all the rumors about shootings!-the only shots
are behind the bar! » (Octobre 2005)
Le commentaire suivant, beaucoup
plus critique, renvoie quant à lui à l’analyse d’Anleng
sur l’influence de l’industrie Hollywoodienne sur ces routards
en voyage dans le Sud asiatique: «Heart of Darkness is ok if you
think that clubbing with a bunch of Hollywood Wannabees pretending to
be 'Gangstas' is cool. Total pretentious crap. » (Décembre
2009) D’ailleurs, Anleng mentionne les boîtes de nuit «
Apocalypse Now » dans son article, en remarquant les affiches
de « Platoon » et de «Apocalypse Now » sur les
murs, ainsi que les ventilateurs au plafond, rappelant les palmes des
hélicoptères en temps de guerre : « In movies and
phantasms, the war is, among other things, about Vietnamese girls who
will ‘boom-boom’ Western males for a few dollars. Back then
the foreigners were American GIs but nowadays the FNGs15
are tourists sipping B-52 cocktails at Apocalypse Now. Sometimes those
two categories merge – an ex-GI with his dogtag gold-mounted,
a Vietnamese ‘girlfriend-for-rent’ in his lap, wearing a
fatigue hat sporting the slogan ‘My business is death, and business
has been good’, once honored Pham Ngu Lao Street with his presence.
» (Alneng, 2002, p.471). Nous le voyons donc, les stigmates de
la guerre qui a marqué le Vietnam sont bien présents dans
des domaines liés directement ou de près au secteur touristique.
Après ces remarques liées au contexte vietnamien, et dans
une moindre mesure cambodgien, il est maintenant temps de revenir dans
le cadre balkanique, afin d’observer plus précisément
certains sites et surtout la manière dont ces derniers sont mis
en tourisme et promus.
La Bosnie-Herzégovine
entre guerre et fantasme
La guerre des Balkans est encore très présente dans les
mémoires et ce conflit n’est certes pas encore passé
par le processus de patrimonialisation qu’aurait vécu un
autre conflit comme «la Guerre du Vietnam ». Des sites liés
à la guerre d’ex-Yougoslavie n’ont pas (encore ?)
vécu des mécanismes de mise en tourisme comparables à
certains exemples vietnamiens. Le tunnel de Sarajevo constitue une des
attractions touristiques les plus courues de Sarajevo et de Bosnie-Herzégovine.
Ce site a été reconverti lorsque l’armée
Bosniaque a abandonné les lieux à la fin du siège,
rendant ainsi la maison qui abritait l’entrée du tunnel
à son propriétaire, Bajro Kollar. Ce dernier, plutôt
que de réinvestir son lieu d’habitation, a décidé
de le transformer en musée. Toute cette opération s’est
effectuée sans le moindre soutien du gouvernement et constitue
donc une entreprise totalement privée, voir même familiale,
le site étant maintenant géré par son propriétaire
et sa famille. Le peu de recul existant entre la période actuelle
et celle du conflit implique qu’il n’existe à ce
jour qu’une réflexion académique très limitée
sur les liens entre tourisme et guerre en Bosnie-Herzégovine,
et dans la région des Balkans en général. Senija
Causevic a étudié dans son travail de thèse le
redéveloppement du tourisme en Bosnie et en Irlande du Nord dans
un contexte post-conflit. Elle s’intéresse tout d’abord
à la reconstruction de l’image et à la promotion
de l’Irlande du Nord comme destination touristique pour le marché
international, démontrant qu’il était finalement
plus aisé de promouvoir cette île comme une « terre
inconnue » après un conflit de longue haleine. Suivant
cette idée de découverte et d’aventure, elle présente
le tunnel de Sarajevo comme un « symbole d’inconnu »
: « Speaking more generically, the tunnel is perceived as secret
and mystical, a symbol of the unknown. What is on the other side of
the tunnel? The reason for the Sarajevo Tunnel being the most visited
site is that the story of the conflict is explained through the ordinary
people of Sarajevo, people in every sense similar to the tourists themselves
and whose lives were saved thanks to that tunnel. The result is a cathartic
moment. People come to those sites because they themselves want to find
the meaning of life. » (Causevic, 2008, p.246). Cependant, selon
cet auteur, la visite d’un lieu tel que le tunnel de Sarajevo
ne se limite pas uniquement à une dimension cathartique: «Backpackers
visit Bosnia and Herzegovina to show off to their peers back home they
were in a "war torn" area, and to show off their perceived
western superiority over Bosnia, a post-conflict country. Regarding
the first, this illustrates superficiality. People want to think that
Bosnia and Herzegovina is a war torn country and being there provides
an ego boost. » Encore une fois, cette constatation rejoint les
propos de Zizek cités plus haut, qui remet en cause cette vision
obscure et simpliste, assimilant en quelque sorte la Bosnie au trou
noir de l’Europe. Si la notion de «mystère et d’inconnu»
est mise en avant et présentée comme un facteur d’attraction,
les medias sont aussi vus comme un agent incontournable participant
aux représentations internationales du lieu, et Causevic introduit
même la notion de « CNN factor » : « Generally
speaking, media has both positive and negative implications in the process
of destination re-imaging. […]. The interviewees called those
negative media reports, a CNN factor. Whenever there are negative media
reports and broadcasting, it has an implication towards the perception
of the destination. » (Causevic, 2008, p.139) Dans leur ouvrage
fondateur sur le « dark tourism », Lennon et Foley insistent
sur la composante post-moderne de ce phénomène en démontrant
eux aussi l’importance des médias dans le transformation
d’un site de guerre en attraction touristique. C’est selon
eux après le développement des technologies d’information
et de communication (radio, télévision, Internet) que
l’écho international lié à un évènement
tel qu’une guerre est en mesure de susciter un intérêt
du public et ainsi donner lieu à un site touristique lié
au conflit. Selon Causevic, Sarajevo n’a été que
rarement présentée dans l’industrie cinématographique
hollywoodienne et c’est surtout des médias d’information
tels que CNN qui ont propulsé la capitale bosnienne sur les devants
de la scène internationale. S’il est vrai que le conflit
en ex-Yougoslavie16
n’a pas suscité la même couverture cinématographique
que la guerre du Vietnam, il faut tout de même mentionner un certain
nombre de productions locales qui ont connu un certain succès,
tels que « No man’s land » de Danis Tanovic ou encore
« Le cercle parfait » d’Ademir Kenovic. D’ailleurs,
certains n’hésitent pas à parler d’un nouveau
genre : « le nouveau film de guerre post-yougoslave », recensant
plus de trois cents films documentaires et de fiction traitant de l’éclatement
de l’ex-Yougoslavie. De plus, L’industrie hollywoodienne
a aussi amené sa pierre à l’édifice, avec
des productions telles que « Harrison’s Flowers »
ou « Welcome to Sarejevo » qui dépeignent de
manière très simpliste et stéréotypée
le conflit à Vukovar et Sarajevo, suivant la perspective de journalistes
occidentaux. On peut aussi noter la montée aux barricades d’une
association de femmes victimes de la guerre – « The Women
Victims of War » - contre le dernier projet de réalisation
de l’actrice américaine Angelina Jolie, menant à
la révocation de son permis de tourner en Bosnie-Herzégovine
par le Ministre de la Culture. L’association remet en cause la
vision erronée de l’Histoire que renvoie le scénario,
relatant l’histoire d’amour entre un violeur serbe et sa
victime musulmane17.
Ceci illustre bien la dimension politique qui touche le contenu d’un
film lié à un conflit récent. De plus, il semble
que ces productions, qu’elles soient internationales ou locales,
peuvent être vues comme des facteurs participant à la construction
d’un imaginaire pour une audience internationale. Lorsque l’on
parle de « CNN factor » ou de « Hollywood Factor
», la question est plutôt de savoir si l’on a affaire
à des facteurs répulsifs ou attractifs. Il semble très
réducteur de limiter ces facteurs à leur seule dimension
répulsive et il convient de mettre en évidence les enjeux
socio-politiques qui sont liés à ces agents – constructeurs
d’imaginaire - qu’ils soient liés au tourisme, au
cinéma ou aux médias en général.
Causevic et Anleng démontrent tous deux comment l’industrie
hollywoodienne tend à amener à la guerre une dimension
triviale en la présentant, « as a battle between good guys
and the evil ones, where good guys always win ». (Causevic, 2008,
p.355) Le film américain « Harison’s Flowers »,
décrivant la descente aux enfers d’une journaliste (interprétée
par Andie MacDowell) à la recherche de son mari, photographe
disparu à Vukovar, est très représentatif de cette
vision simpliste et stéréotypée de l’Histoire
guerrière. Les soldats serbes sont présentés comme
des barbares sanguinaires, la population locale comme des victimes dénuées
de toute capacité d’action et les photojournalistes occidentaux,
comme les véritables héros. De plus, comme le Vietnam
dans « Apocalypse Now » ou le Congo dans « Heart of
Darkness », Vukovar et sa région sont dépeints comme
l’enfer sur terre où les protagonistes de l’histoire
s’enfoncent peu à peu, le tout se concluant par une fin
heureuse. Elles introduisent ainsi les notions de « trivialization
» et de « disneyfication »18
de la guerre à travers le cinéma ou le tourisme. (Causevic,
2008, Anleng, 2002) Nous l’avons vu plus haut, Anleng considère
les Tunnels de Cu Chi au Vietnam comme la réponse vietnamienne
à Disneyland. (Alneng, 2002). Christina Schwenkel, quant à
elle, s’est intéressée aux représentations
de la guerre du Vietnam selon une perspective transnationale entre les
Etats-Unis et le Vietnam. Elle pose la question de la banalisation et
du détachement historique de sites liés au conflit: «
Despite government efforts to retain its historical and commemorative
significance, Vietnamese youth, in particular, have transformed the
Cu Chi Tunnels into a site of entertainment that is largely detached
from the war. » (Schwenkel, 2009, p.97) Selon elle, la façon
dont le site des tunnels de Cu Chi est vécu, principalement par
la jeunesse vietnamienne, génère des fonctions anti-mémorielles
qui suggèrent un détachement et une distance de l’histoire
traumatique de la nation. Causevic quant à elle compare le tunnel
de Sarajevo aux tunnels de Cu Chi, qu’elle présente comme
deux attractions touristiques majeures, en mentionnant ces processus
de « disneyfication », insistant sur le fait que de tels
sites doivent être compris et interprétés dans toute
leur profondeur historique: « Denial is forbidden because it leads
to Disneyfication ». (Causevic, 2008, p. 355). Finalement, si
ce processus de « disneyfication » est très critiqué
selon une perspective d’interprétation de l’Histoire,
il peut nuire au secteur touristique lui-même, en tous les cas
si l’on croit les propos de ce touriste qui compare la ville de
Mostar à celle de Sarajevo: « Je me sens mieux ici à
Sarajevo. A Mostar, c'était très touristique et ce côté
touristique gâchait un peu l'Histoire. » (juillet 2010).
Avant de conclure, il convient de porter un bref regard sur le cadre
théorique en lien avec ce domaine de recherche mettant en perspective
guerre et tourisme, et de manière plus générale
trauma et tourisme.
«Dark
tourism» ou «Hot tourism» ?
Comme il a été dit, cette étude s’inscrit
dans un champ de recherche encore émergeant et les concepts et
définitions qui lui sont associés demandent encore à
être largement précisés. Au niveau de la littérature
existante, la mise en tourisme de sites marqués par une guerre
est souvent problématisée à travers la notion de
« dark tourism » (Lennon & Foley, 2000, Stone, 2006),
voire celle de « thanatourism » (Seaton, 1996), de la même
manière que des sites liés à une catastrophe naturelle
ou à un acte de terrorisme. La définition du « dark
tourism » selon Lennon et Foley, est lié au fait de visiter
des lieux : « associated with death, disaster, and atrocity, such
as battlefields, graves, accident sites, murder sites, places of assassination
and death camps » (Lennon & Foley, 2000, p.4). Ceci est de
plus mis en lien avec une volonté qui existerait de la part des
touristes de satisfaire une forme de curiosité morbide. Ces auteurs
sont souvent des représentants d’un champ, certes original,
mais principalement issu du milieu académique anglo-saxon et
provenant d’abord des secteurs de l’hôtellerie, de
la gestion ou du marketing. La plupart d’entre eux s’en
tiennent à des définitions limitées et des typologies
rigides, souvent déconnectées de la réalité,
issues d’analyses principalement quantitatives. Stone (1996, p.151)
par exemple tente de mettre en évidence les différentes
nuances que peut prendre le « dark » sur un spectre allant
de « darkest » à « lightest ». Selon
lui, le site d’Auschwitz serait ainsi bien plus sombre que le
musée de l’Holocauste à Washington DC, plus déconnecté
du génocide. Stone définit ainsi différentes catégories
qu’il place sur un spectre allant du plus obscur au plus clair.
Les différentes nuances de ce continuum sont déterminées
par des dimensions telles que le loisir et l’éducation,
l’authenticité, la location, la distance chronologique,
ou encore le degré de mise en tourisme. Pour une compréhension
des dynamiques qui guident la mise en tourisme de ces sites traumatisés,
qui va selon moi bien au-delà du simple attrait et de l’exploitation
du macabre comme l’implique la définition de « dark
tourism », il convient de mener des études plus qualitatives
et surtout d’adopter une approche plus holistique et interdisciplinaire,
afin de suivre une réflexion qui dépasse le seul secteur
de l’industrie touristique et les propos sensationnalistes de
certains médias. Comme il a été démontré,
les implications politiques et sociales en lien avec la mise en tourisme
de ces sites sont déterminantes pour une bonne compréhension
de cette problématique. C’est ce qui fait dire à
Causevic que : « […] war tours and general city tours in
Sarajevo are very similar. Therefore dark tourism, which deals genuinely
with war memorabilia sites, appears to be without meaning. War is a
part of every city tour and history is a part of every war tour. dark
tourism as a category does not make any sense » (Causevic, 2008,
355) D’un autre côté, mais toujours de manière
critique Mark Piekarz déconstruit le concept de « battlefield
tourism » en démontrant que les implications d’une
telle forme de tourisme diffèrent largement suivant le degré
de résolution de conflit. Ce type de « tourisme de guerre
» ou de « tourisme des champs de bataille » est ainsi
situé sur un continuum allant du chaud au froid suivant la nature
du conflit et en se basant sur des critères tels que la «
crudité du visuel » (rawness of the visual aesthetic) et
le « degré d’ordre » (degree of tidying up).
Le premier critère étant lié au déplacement
des « restes » du conflit (carcasses de voiture, bâtiments
détruits, corps,…) et le deuxième est plus lié
à la reconstruction (construction de cimetières et de
mémoriaux, sécurisation des sites,…). L’auteur
insiste sur le fait que suivant le contexte un site peut rester «
chaud » bien après la fin officielle de la guerre : «
For soldiers from the developed world, conflicts can be waged with almost
clinical precision, with casualties generally removed from the conflict
zone very quickly. For other parts of the world, wars and conflicts
can still be fought with a ferocity and rawness familiar to past conflicts,
where the sites of conflict can remain hot for years, owing to lack
of resources, desire or time to remove the detritus or mess of war,
[…] » (Piekarz, 2007, p.156) Pour prendre l’exemple
de la Bosnie, certaines zones sont encore infestées de mines
antipersonnelles et comme il a été dit tout au long de
ce texte de nombreux sites sont encore en ruine. Sur la base de la réflexion
de Piekarz, il ne paraît donc pas si évident de positionner
un lieu tel que Sarajevo comme un site de guerre déjà
totalement froid. Piekarz démontre ainsi que le concept de «
battlefield tourism », compris comme un élément
du « dark tourism », ne rend pas compte de la diversité
des pratiques qu’il inclut. Entre touristes avides de sensations
fortes, routards en quête d’un « ego boost »
(Causevic) et visiteurs à la recherche de connaissances et d’enrichissement,
de nombreux différents types de touristes cohabitent dans une
ville comme Sarajevo. De plus, on le voit, il est difficile de postuler
une démarcation claire en une période de conflit et une
période de post-conflit, et indirectement une différence
entre du « tourisme de guerre », qui mettrait en jeu des
éléments telles que l’aventure, le danger ou encore
l’adrénaline, et du « tourisme post-conflit »,
qui serait plus basé plus sur la connaissance et plus proche
d’une forme de tourisme culturel, historique ou patrimonial. Sur
la base de ces derniers commentaires, s’il paraît déjà
fort peu aisé de délimiter des pratique telles que «
tourisme post-conflit » ou « tourisme de guerre »,
il semble que l’on peut d’autant plus sérieusement
questionner la volonté de placer des sites comme le tunnel de
Sarajevo, les tunnels de Cu chi, ou d’autres sites comme par exemple
Auschwitz ou le musée de l’Holocauste, suivant des typologies
telles que celles proposées par certains représentants
du « dark tourism ».
Conclusion
Les traces réelles de la guerre, ainsi que l’exploitation
cinématographique de celle-ci, sont bien présentes et
utilisées dans des secteurs en lien direct ou indirect avec le
tourisme. Que l’on se réfère aux notions d’imaginaire,
de fantasmes ou encore d’aura, il semble que ces constantes références
à l’histoire guerrière d’un pays ou d’une
région ont un impact certain sur les représentations d’un
public international. Inversement, les représentations des visiteurs
tendent à influencer la manière dont un conflit peut être
exploité dans l’industrie touristique comme le suggère
Anleng au sujet du Vietnam. Pour revenir plus spécifiquement
à la notion d’imaginaire touristique développée
plus haut par Amirou et Salazar, il semble assez clair qu’un imaginaire
lié à la guerre est présent chez des touristes
visitant une ville telle que Sarajevo. Ceci peut être confirmé
d’une part par les nombreuses références au conflit
apportées par les touristes interrogés, mais aussi par
le grand nombre de visiteurs sur certains sites de conflit, comme le
tunnel de Sarajevo. De plus, la place conséquente accordée
à l’histoire de la guerre dans le panorama touristique
de la ville (cartes postales, guides, tours thématiques…)
démontre que cet imaginaire influence et façonne la destination
touristique qu’est redevenue (ou que redevient) Sarajevo. Mais
si l’imaginaire touristique lié à la guerre a certes
une influence sur le panorama touristique bosnien, on peut tout de même
se poser la question de sa propension à influer sur l’ensemble
de la société comme l’avance Salazar au sujet de
la société Masaï. Toujours est-il que si comme l’affirme
Amirou, à chaque lieu correspond des images, la guerre pourrait
ainsi représenter Sarajevo de la même manière que
la tour Effel représente Paris ou qu’Auschwitz représente
la Pologne. Il importe tout de même de ne pas tomber dans des
schémas rigides qui assimileraient l’ensemble du panorama
touristique d’un pays à la guerre qui l’a meurtri.
Si en effet, bon nombre d’attractions majeures d’un pays
comme le Vietnam ou la Bosnie sont directement liées à
la guerre, elles n’en constituent certainement pas l’intégralité.
Ceci m’amène à questionner en partie la remarque
d’Anleng qui affirme que: « if Vietnam is a war, then all
visitors are war tourists, like it or not. » (2002, p.485) Il
semble en effet quelque peu réducteur de limiter le patrimoine
vietnamien, et indirectement son potentiel touristique, aux seuls stigmates
de la guerre. Si les traces du conflit, que ce soit au Vietnam, au Cambodge
ou en Bosnie, représentent indéniablement un motif de
visite pour les touristes, le patrimoine de guerre ne constitue pas
toujours le seul facteur d’attraction pour ces visiteurs. Salazar
ajoute aussi que les agents qui produisent un imaginaire ne sont pas
les sociétées, mais les individus: «A given group
of tourists, for exemple, can participate in shared practices an can
be exposed to discourses and symbols that evoke conflicting meanings,
but tourists’ subjectivites are not completely expressed by collective
imginaries and have to be understood in their particularity. »
(2010, p.7) Toujours est-il que, si l’on se réfère
à la conceptualisation d’Amirou, il est intéressant
de noter que si l’imaginaire touristique lié à la
guerre s’insèrere dans cette aire transitionnelle, c’est
paradoxalement le patrimoine de guerre qui faciliterait l’accommodation
du touriste à l’inconnu bosnien.
Finalement, il semble très simpliste de limiter cette forme de
tourisme au voyeurisme et à l’attrait du macabre, comme
le suggère certains partisans du « dark tourism »
ou encore certains médias généralistes. Nous l’avons
vu, une volonté de connaissance et d’enrichissement personnel
est très souvent perceptible dans les propos des touristes qui
visitent de tels lieux. De la même manière, il paraît
aussi très réducteur de présenter l’exploitation
du macabre et de la souffrance des victimes à des fins purement
économiques, comme principal élément conducteur
des ces acteurs qui mettent d’une manière ou d’un
autre la guerre en tourisme. Des exemples liés à l’association
FAMA ou à certains guides, démontrent clairement une volonté
d’exprimer sa voix sur un sujet brûlant et dans un contexte
nationaliste où il n’est pas aisé de se faire entendre,
et qui va bien au-delà du seul processus de « disneyfication
du passé » postulé par le « dark tourism ».
Causevic insiste d’ailleurs sur le fait que le tunnel de Sarajevo
ne peut être expliqué suivant le monde imaginaire du «
dark tourism », comme une « disneyfication du passé
» : « It still to early and to disrespectfull to do that.»
(2008, p.355) Entre la volonté d’exploiter ce conflit récent
comme un moteur du tourisme et celle de tourner la page pour se concentrer
sur une forme plus traditionnelle de tourisme, différentes forces
entrent en compétition dans une ville et un Etat en voie de stabilisation.
Dans un pays qui cherche à retrouver une place sur le circuit
touristique européen, certains observateurs, qu’ils soient
liés ou non à l’industrie touristique, mettent déjà
en garde contre la tendance qui verrait la Bosnie prise au piège
de son passé obscur.
NOTES
1
Je tiens à remercier
la fondation Ernst et Lucie Schmidheiny et l’Académie Suisse
des Sciences Humaines et Sociales (ASSH) pour leur soutien.
2
« Powder keg » en anglais
3
Bure Baruta en serbe, croate ou bosniaque
4
Gori vatra en serbe, croate ou bosniaque.
5
Le terme « bosnien » est
utilisé en référence au concept de citoyenneté.
Ainsi tous les habitants de Bosnie – Bosniaques, Croates, Serbes
– sont inclus dans cette dénomination. D’autre part,
le terme « Bosniaque » est utilisé en référence
à l’appartenance nationale et religieuse. Il désigne
les habitants de Bosnie-Herzégovine de la communauté bosniaque,
affiliés à la religion musulmane.
6
http://www.euronews.net/2008/09/12/euronews-talks-films-and-balkans-with-slavoj-zizek/
7
Une cartographie de l’imaginaire, entretien avec Gilbert Durand,
Sciences Humaines, 90, 1999
8
Image production industry en anglais
dans le texte.
9FAMA,
1992-1995 Sarajevo, 2009.
10Kralj
Fahd Damija en serbe, croate ou bosniaque
11Le
Historical Tour de Sarajevo emmène les touristes parmi les haut-lieux
culturels et historiques de la ville.
12
« Now it’s time to live the war as a guerrilla soldier »
selon la formule du guide que j’ai eu l’occasion de suivre
en 2009
13«
Heart of Darknes » est le roman écrit en 1902 par Joseph
Conrad qui a inspiré le film « Apocalypse Now »,
réalisé en 1979 par Francis Ford Coppola.
14«
Virtual tourist » et « Trip Advisor ».
15
FNG (Fucking New Guy) était un terme utilisé pour les
GIs nouveaux venus en temps de guerre
16
Nevena Dakovic, La guerre sur grand écran : filmographie de l’éclatement
yougoslave, Vreme, 31 mars 2004, Traduit par Jasna Andjelic.
17
Angelina Jolie prevented from filming in Bosnia, BBC News, 14 Octobre
2010.
18
Des termes qui ne connaissent pas à ma connaissance de traduction
française.
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Une cartographie de l’imaginaire: entretien avec Gilbert Durand,
Sciences Humaines,
Janvier 1999.
POUR CITER
CET ARTICLE
Référence
électronique :
Patrick Naef, Voyage à travers un
baril de poudre : Guerre et imaginaire touristique à Sarajevo,
Via@,
Les imaginaires touristiques,
n°1, 2012, mis en ligne le 16 mars 2012. URL : http://www.viatourismreview.net/Article5.php
AUTEUR
Patrick
Naef
Patrick Naef est doctorant et assistant de recherche et d’enseignement
dans le groupe d’écologie humaine de l’institut des
Sciences de l’environnement (Université de Genève).
Il travaille sur une thèse pour le département de géographie.
Cette recherche vise à mettre en évidence les processus
de patrimonialisation de sites marqués par un conflit armé
récent dans les villes de Sarajevo (Bosnie-Herzégovine)
et Vukovar (Croatie).
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