Plan
L'anecdote
et l'authenticité
L'anecdotique
et "l'effet de gravité"
La production
de discours
Conclusion
Résumé
Les imaginaires touristiques ne
se travaillent pas uniquement dans le monumental et l’incontournable
des « choses à voir ». Ils prennent également
corps dans la somme des objets infimes de nos cultures. La présence
récurrente d’anecdotes dans les dispositifs de la médiation
touristique le montre. Celles-ci se caractérisent par leur insignifiance
socioculturelle et, pourtant, elles participent pleinement à
la construction d’un régime fondamental de l’authenticité.
Comment comprendre ce double statut ? Quels sont les enjeux d’une
institution de la « vérité » des cultures
dans l’infime du détail anecdotique ?
Mots-clés
Anecdote – médiation touristique – passation discours
– auctorialité sociale
Texte
intégral
« Mis à part ses défilés sauvages, lieux
d’éjaculation morale, l’Espagne du Guide Bleu, notait
Roland Barthes, ne connaît qu’un espace, celui qui tisse
à travers quelques vides innombrables une chaîne serrée
d’églises, de sacristies, de retables, de croix sculptées
(la Famille et le Travail), de portails romans, de nefs et de crucifix
grandeur nature » (1957, p. 123). Ce que le sémiologue
mettait alors notamment en évidence était le fait que
la culture, représentée par le dispositif de médiation,
semblait se définir comme une somme d’objets monumentaux,
comme un corpus d’œuvres pour reprendre ici l’expression
de Jean-Claude Passeron (1991).
Dix ans plus tard, Jules Gritti reprenait cette même idée
en montrant comment s’agence, dans le guide, une logique injonctive
du « devoir-regarder » (1967) ayant pour corollaire
ce que l’on pourrait appeler un « devoir-savoir ».
Là encore, l’objectif était de révéler
que la culture touristique, telle qu’elle se manifeste à
travers les dispositifs de la médiation, s’organise autour
des incontournables.
La culture touristique, cependant, ne repose pas uniquement des objets
auxquels on accorde une valeur culturelle (allant du « mérite
le détour » au « à voir absolument »
ou autres avatars). Elle se joue également dans une somme d’objets
infimes qui valent pour leur insignifiance socioculturelle. Le tourisme
prend alors un visage singulier ; celui de la médiation et de
la pratique de ces petits objets qui ne semblent pas disposer de la
même aura que les œuvres du monumental, et qui valent précisément
comme tels. C’est du moins ce que cet article souhaite mettre
en évidence à partir d’un cas particulier d’objet
infime : l’anecdote.
Cette dernière se retrouve de façon récurrente
dans une multitude de dispositifs de médiation touristique. Tapie
dans le discours des guides imprimés, évoquée succinctement
par les guides conférenciers, ou dissimulée dans les cartels
d’exposition, elle semble pourtant passée inaperçue.
L’objectif sera ici de montrer qu’elle occupe une part importante
de la médiation et qu’elle façonne ainsi largement
les imaginaires touristiques.
En partant de cet objet de discours singulier tel qu’il se manifeste
dans un de ces types de médiation touristique, à savoir
dans les guides imprimés, je propose d’élaborer
et de mettre au jour quelques éléments de compréhension
et d’interprétation liés aux petits objets culturels
qui définissent plus largement, le régime de l’infime
touristique. Le regard porté sur l’anecdote sera avant
tout sémiologique orienté, cependant, dans une perspective
communicationnelle qui cherchera à mettre en évidence
le jeu des valeurs et des représentations qui accompagnent la
médiation des objets de l’infime.
Cette analyse repose sur l’étude de plusieurs guides de
voyage sélectionnés pour leur diversité éditoriale1,
Je me suis, plus particulièrement, intéressée à
l’anecdote sous sa forme linguistique et non pas iconique, comme
l’a fait, par exemple, Christian Moncelet dans son étude
de l’anecdote photographique (1990). J’ai ainsi isolé
tous les énoncés désignés comme anecdotiques
dans le texte pour comprendre les valeurs qui y sont travaillées
précisément à travers cette désignation.
Dans les lignes qui suivent, on commencera par montrer ce que les anecdotes
des dispositifs de médiation ont de spécifique relativement
aux anecdotes touristiques en général. On s’attardera
en particulier sur le rapport à l’authenticité qu’elles
cherchent à instituer. Dans un second temps, on questionnera
la façon dont ce type d’objets discursifs se voit qualifié,
par les dispositifs eux-mêmes, comme des objets insignifiants
ou inessentiels du point de vue socioculturel. Enfin, dans un dernier
temps, on tentera d’identifier les enjeux de cette construction
de la « vérité » des cultures à travers
l’insignifiance des détails anecdotiques.
L'anecdote
et l'authenticité
L’anecdote est une forme discursive à caractère
narratif, définie souvent par sa brièveté (Huglo,
1997). Une de ses spécificités, quand elle circule dans
le monde du tourisme, est qu’elle y apparaît comme un objet
désiré.
Croustillante ou piquante, elle se faufile dans les oreilles ou danse
sous les yeux de ceux qui partent ; elle est savourée, convoitée
et, d’ailleurs, bien souvent rapportée comme un souvenir.
C’est qu’elle est à la fois une façon de
faire voyage pour les touristes
qui se racontent à travers elle et une façon de
faire culture pour les acteurs
de la médiation touristique. Ainsi, quand on parle d’anecdote
touristique, il convient de distinguer, d’un côté,
l’anecdote telle qu’elle est désirée par les
touristes (sous la forme d’un souvenir de voyage) et, de l’autre,
l’anecdote telle qu’elle est désirée par les
dispositifs touristiques (venant se lover cœur de l’exercice
de médiation). Dans les lignes qui suivent, on se propose de
préciser cette distinction afin de montrer comment ce désir
d’anecdote, quand il prend corps à travers la médiation,
questionne la « profondeur » du regard touristique qui permettrait
d’accéder à « l’authenticité
» des cultures visitées, au sens de Dean MacCannell (1999
[1976]).
L’anecdote-souvenir
et l’anecdote-médiationnelle
Si l’on peut dire que l’anecdote
est désirée par le monde du tourisme en général,
c’est parce que l’on trouve, dans une grande variété
de dispositifs touristiques, des appels à la narration d’anecdotes.
Les blogs en raffolent comme le montre celui d’une voyageuse,
Miss Potin, qui n’hésite pas, après s’être
évidemment livrée la première, à demander
à ses lecteurs de partager leurs propres récits anecdotiques2
ou bien le blog Un jour,
un voyage, qui propose à
ses lecteurs de poster des « billets » relatant leurs anecdotes
de voyage, qu’elles soient « imaginaires, engagées,
drôles, poétiques, enfantines ou lyriques »3.
Mais les blogs n’ont pas l’apanage du désir d’anecdotes.
Les maisons d’édition semblent, elles aussi, être
sensibles à ce genre de formes narratives. Ainsi, Publibook propose
aux voyageurs de prendre la plume pour raconter leurs voyages en mettant
notamment l’accent sur d’éventuelles anecdotes qu’ils
voudraient partager : « Vous rentrez de voyage, la tête
encore pleine d’images et le carnet de bord rempli de notes, d’impressions,
d’anecdotes, de témoignages. Vous souhaitez prolonger le
rêve, le fixer noir sur blanc ? […] Publibook se propose
de prendre en charge votre manuscrit » (Auzias & Labourdette,
2007, p. 316).
Que ce soit pour les blogs ou pour la maison d’édition
ici évoqués, ce qui est désiré et ce qui
sera raconté, constitue ce que l’on peut appeler des « anecdotes
souvenirs » ou des « anecdotes testimoniales », c’est-à-dire
des récits écrits à la première personne
du singulier – ou du pluriel – qui racontent un ou plusieurs
épisodes d’un voyage personnel. Autrement dit, l’anecdote
renvoie ici au domaine du souvenir et tient des règles de l’écriture
autobiographique. En partageant leurs impressions de voyage, les voyageurs
sont invités à prendre la parole pour se (re-)présenter
aux yeux d’un éventuel lecteur : ils se racontent en racontant
leurs péripéties.
Ces anecdotes testimoniales ne sont pas les seules, cependant, à
se voir désirée par le monde du tourisme. Il en existe
d’un second genre. Ce qui les caractérise, c’est
qu’elles prennent place au cœur même de l’exercice
de la médiation touristique. Autrement dit, elles ne disent rien
d’un voyage déjà effectué, mais anticipent
le voyage, invitent à partir ou viennent enrichir l’expérience
en cours. Ainsi, par exemple, dans Le
Guide du Routard d’Ecosse,
on peut lire à propos de la visite, à Edimbourg, du yacht
royal Britannia : « Une fois embarqué, à voir :
les appartement royaux mais aussi la sale des machines, les quartiers
de l’équipage, la chambre de l’Amiral (car le capitaine
était toujours choisi parmi les amiraux de la Royal
Navy)… le tout agrémenté
de commentaires et anecdotes historiques ! Allez, une petite pour le
plaisir : la reine ne se déplaçait jamais sans ses cinq
tonnes de bagages ! » (Gloaguen, 2008, p. 127). En somme, un expert
de la médiation touristique (Le
Guide du Routard) valorise
ici le fait qu’un acteur touristique ait choisi d’inclure
de nombreuses anecdotes à la médiation qu’il propose.
Ce type d’anecdotes n’appartient clairement pas au monde
du souvenir personnel, mais à celui des processus de médiation.
Dès lors, on la distinguera de l’anecdote testimoniale
en la qualifiant de médiationnelle ou d’historique. Ce
qui la caractérise, c’est qu’elle valorise la médiation
touristique en ce sens qu’elle a une certaine valeur touristique
et/ou plus généralement culturelle. Elle apparaît
ainsi comme une sorte de gage de la bonne qualité de la médiation.
Raison pour laquelle Le
Guide du Routard la met en
évidence quand elle participe à l’exercice de médiation
d’une attraction ou d’un site touristique.
C’est la raison pour laquelle, également, les guides eux-mêmes
aiment montrer qu’ils en mobilisent volontiers comme l’illustre
le guide de la Bibliothèque du voyageur qui, présentant
son parcours du « grand tour des Etats-Unis », précise
: « Le guide retrace l’histoire de chaque région
visitée, donne des indications pour s’y rendre, fait une
part aux anecdotes cocasses, dresse un portrait des habitants, souligne
les curiosités à l’écart des sentiers battus
et, lorsque cela est nécessaire, n’hésite pas à
dénoncer la vulgarité de certaines attractions touristiques.
» (Collectif, 2001, p. 13). L’anecdote devient alors un
véritable argument de vente. Autrement dit, elle fait valeur.
Et comme le montre l’extrait du guide La Bibliothèque du
voyageur, si elle fait valeur, c’est parce qu’elle apporte
une information spécifique et différente des celles que
fournissent l’histoire, les portraits ou les informations pratiques.
En somme, on peut distinguer deux types d’anecdotes : celles qui
tiennent du témoignage et celles qui participent de la médiation.
Les premières ont fait l’objet de nombreuses recherches,
conduites par exemple par Marie-Christine Gomez-Géraud et Philippe
Antoine (2001), Alain Montandon (1990) ou encore Dominique Jullien (1993)
tandis que les secondes ont moins su attirer l’attention. Dans
les lignes qui suivent, on leur rendra donc justice, en cherchant à
comprendre plus précisément quel type d’informations
et de valeurs les anecdotes historiques ou médiationnelles apportent
avec elles.
L’anecdote historique
et l’authenticité
On notera que celles-ci semblent renouer avec les toutes premières
anecdotes dont l’histoire a gardé la trace. C’est
à Procope de Césarée, biographe et historien de
l’Empereur Justinien, que nous devons la formation de ce terme
au VIè siècle après Jésus-Christ. Celui-ci
vient du grec ekdotos,
adjectif verbal issu de ekdidomai,
« produire du dehors, publier » (Rey, 1992, p. 74) auquel
a été ajouté un a- privatif suivi d’un n
de liaison. En somme, anekdote
signifie, en tout premier lieu, ce qui n’a pas été
publié ; soit « inédit ». Ce terme,
Procope de Césarée l’a utilisé pour désigner
un texte qu’il n’a souhaité publier qu’après
la mort de l’Empereur et de sa femme, Théodora. Dans ce
texte, il racontait les histoires de cœur, de jalousie, de colère
et de complots impliquant le couple impérial. « Il n’était
pas possible, écrit-il ainsi, de publier [ces récits]
du vivant des auteurs des faits. Je ne pouvais ni échapper à
l’espionnage qui se faisait sur une grande échelle autour
de moi ; ni, si j’étais découvert, échapper
à la mort la plus affreuse. Il n’était pas possible
de compter, même sur la discrétion des parents les plus
proches. » (Procope, 1856, pp. 3-5).
Les anecdotes sont donc, dès les origines, des récits
évoquant le monde des histoires secrètes et souterraines
qui s’opposerait, le plus souvent, à celui de la grande
Histoire. C’est ce que confirme l’un des héritiers
de Procope de Césarée, Antoine Varillas quand il écrit
: « L’Historien considère presque toujours les hommes
en public ; au lieu que l’écrivain d’Anecdotes ne
les examine qu’en particulier. L’un croit s’acquitter
de son devoir, lorsqu’il les dépeint tels qu’ils
étaient à l’armée, ou dans le tumulte des
villes ; et l’autre essaie en toute manière de se faire
ouvrir la porte de leur Cabinet. L’un les voit en cérémonie,
et l’autre en conversation ; l’un s’attache principalement
à leurs actions, et l’autre veut être témoin
de leur vie intérieure, et assister aux plus particulières
heures de leur loisir. En un mot, l’un n’a que le commandement
et l’autorité pour objet, et l’autre fait son capital
de ce qui se passe en secret et dans la solitude. » (Varillas,
1689 [1685], p. 4).
Les anecdotes portent, ainsi, en elles une sorte de virtualité
: si les faits qu’elles rapportent sont restés cachés
jusqu’à maintenant, c’est vraisemblablement qu’ils
ne sont pas conformes à la norme ; c’est donc qu’ils
ont un caractère d’étrangeté, de mystère
et/ou de secret et qu’en ce sens, ils méritent l’intérêt
(Hadjadj, 1990, p. 10). De manière générale, les
anecdotes ont une certaine saveur culturelle précisément
parce qu’elles s’opposent au savoir institutionnel. Dès
lors, on peut dire qu’elles procèdent et participent du
régime de l’authenticité touristique (MacCannell,
1999 [1978]), non pas au sens elles certifient des événements,
mais au sens où elles donnent à voir une sorte de couche
plus profonde des cultures : celle qui concerne la vie privée
des personnages et des lieux, leur vérité en tant qu’hommes
ou en tant qu’espaces, telle qu’elle échappe au régime
public et officialisé des institutions du savoir. Les anecdotes
appartiennent aux discours et aux imaginaires des peuples, à
leurs « coulisses », dans leur historicité et/ou
leur contemporanéité.
L’anecdotique et « l’effet de gravité »
La deuxième caractéristique des anecdotes médiationnelles
est en rapport avec ce que j’appelle « l’effet de
gravité ». Afin d’expliquer ce qui se cache derrière
cette expression, il convient d’abord de distinguer l’anecdote
de l’anecdotique, c’est-à-dire le récit des
valeurs qui circulent avec lui. Pour ce faire, je souhaite revenir sur
une recherche spécifique, celle de Ruth Amossy sur le stéréotype,
qui prend soin de différencier d’une part une forme discursive
et d’autre part les représentations qui lui sont associées.
A partir de ce travail, on justifiera le bien-fondé de la distinction
proposée ci-dessus entre anecdote et anecdotique. Dans un second
temps, on précisera cette seconde notion en mettant en évidence
les valeurs qui la caractérisent. Enfin, on proposera une définition
spécifique de l’anecdotique comme stratégie éditoriale
et discursive de l’évitement du grave.
L’anecdote et l’anecdotique
Dans son ouvrage Les
Idées reçues. Sémiologie du stéréotype
(1991), Ruth Amossy explique qu’il faut séparer le stéréotype
de la conscience de la stéréotypie. Ainsi, le stéréotype
ou lieu-commun existe depuis bien longtemps. Cependant, dans l’Antiquité,
il était valorisé, sous la forme du topos, pour son efficacité
rhétorique alors qu’aujourd’hui, on ne lui reconnaît
que des effets de simplification outranciers : « Le stéréotype
[comme objet investi de valeurs négatives] n’est pas un
concept théorique absolu et éternel, mais une notion issue
de l’époque moderne et bien faite pour la servir. La conscience
du stéréotype est l’ultime défense que se
donne une société vouée au nivellement par le bas
et à l’automatisation. Elle tente de signaler le danger
pour l’empêcher de se propager indûment […].
Dans ce sens, on peut dire que le stéréotype est devenu
de nos jours l’une des grandes obsessions des temps modernes »
(1991 : 11).
En somme, la notion de stéréotype est une notion sociohistorique,
c’est-à-dire « culturelle ». Elle s’est
forgée au cours du temps et telle que nous la connaissons aujourd’hui,
péjorative et néfaste, elle caractérise (seulement)
notre modernité et le regard que cette dernière porte
sur les schèmes pré-construits et reproductibles. Le stéréotype
ne porte donc pas de moral en lui-même. Et si nous le condamnons
aujourd’hui, ce jugement n’est rien d’autre que culturel.
C’est cela la conscience de la stéréotypie : l’ensemble
des valeurs socioculturelles que nous faisons porter sur la pratique
de production de stéréotypes. Il faut reconnaître
à l’anecdote ce même investissement de valeurs socioculturels
en distinguant, d’un côté, la forme discursive et,
de l’autre, la conscience ou les représentations qui lui
sont associées ; distinguer donc l’anecdote de l’anecdotique.
L’anecdotique comme valeur socioculturelle
En ce qui concerne l’anecdotique, il convient, pour mieux l’identifier
tel qu’il se manifeste dans les dispositifs de la médiation
touristique de faire un bref détour. Si l’on prend le cas
des guides de voyage en particulier, on remarque qu’ils se présentent
comme des textes complexes. Ils déploient ainsi une infinités
de formes d’écritures (usage du graissage, de l’italique,
changements typographiques, mais encore images, dessins, schémas,
plans, cartes, sommaires, index, etc.). Chacune de ces textures occupe
une place singulière et définit une fonction spécifique
du texte. Ainsi, par exemple, l’italique sert souvent à
signifier les informations pratiques ; le graissage renvoie régulièrement
à des logiques de manipulation de l’ouvrage en ce sens
qu’un terme graissé dans le corps de texte sera souvent
également présent dans l’index du volume ; les titres
et les sous-titres permettent, quant à eux, de hiérarchiser
l’information et de la rendre lisible et/ou visible. Ces écritures
sémiotisent ainsi la façon dont le touriste, dans sa fonction
de lecteur, peut appréhender le texte, du point de vue cognitif
ou manuel. Elles donnent à voir, autrement dit, la façon
dont le guide doit être lu et la façon dont il faut que
le lecteur/voyageur interprète les informations délivrées.
En ce qui concerne les anecdotes, on remarque
certains invariants dans la façon dont les guides les sémiotisent.
Prenons l’exemple de la cathédrale Saint Patrick de New
York dans le Routard, à propos de laquelle on apprend qu’il
s’agit d’une « construction au look moyenâgeux
dans le style néogothique en vogue au XIXè siècle.
Son élégance défie fièrement les immenses
gratte-ciel modernes qui l’entourent. Sa taille peut paraître
un peu insignifiante, mais, en entrant, on se rend mieux compte de ses
dimensions. Elle fait quand même 100 m de long sur 50 m de large.
Pour l’anecdote, Jean-Paul II y célébra une messe
en 1995. » (Gloaguen, 2006, p. 222). Ce qui frappe à la
lecture de l’ouvrage (mais qui ne se devine que difficilement
à travers cette retranscription), c’est d’abord que
l’anecdote est sémiotisé comme une information de
corps de texte. Autrement dit, elle n’est presque jamais mise
en évidence dans un titre ou un sous-titre, mais se manifeste
selon la logique du texte dit « normal ». Par ailleurs,
elle ne fait presque jamais l’objet d’un paragraphe à
part entière. Elle est, au contraire, insérée dans
une unité de texte qui l’inclut. L’exemple ci-dessus
le montre : l’anecdote se résume à l’énonciation
d’une simple proposition qui vient s’ajouter au corps de
texte sans mise en forme remarquable.
En somme, l’anecdote apparaît
dans ce que le texte a de plus « infra-ordinaire » pour
reprendre le terme de Georges Perec conceptualisé par Emmanuël
Souchier (1998). L’infra-ordinaire, selon ce dernier, renvoie
à tout ce qui se manifeste dans le texte, mais ne se voit pas.
Il caractérise plus spécifiquement ce qu’Emmanuël
Souchier appelle « l’énonciation éditoriale
», à savoir la façon de le texte, considéré
dans sa matérialité – c’est-à-dire
la façon dont « l’image du texte » –
parle en même temps que le texte considéré du point
de vue linguistique.
Cette manière d’éditorialiser
l’anecdote renvoie à ce qu’on appellera le caractère
proprement « inessentiel » de l’information transmise.
Ce terme définit des valeurs socioculturelles et non, bien évidemment,
des valeurs sémiologiques. On dira ainsi que l’inessentiel
caractérise un ensemble d’objets de discours dont le statut
peut sembler ambigu : ils sont secondaires, mais pourtant présents
; ils ne sont pas cependant pas fondamentaux, sinon on leur attribuerait
une forme graphique qui permettrait de les remarques au premier coup
d’œil. Ils ne sont pas tout à fait utiles puisqu’ils
ne sont pas mis en évidence, mais ils ne sont pas tout à
fait inutiles puisqu’ils sont tout de même présents,
et de façon récurrente qui plus est.
L’anecdotique comme stratégie
d’évitement du grave
Ainsi, l’anecdote apparaît comme un objet culturellement
inessentiel dans le cadre de l’exercice de la médiation
touristique. Cette position socioculturelle de l’objet définit
clairement l’anecdotique dont il était question plus haut.
L’anecdotique, ainsi circonscrit, caractérise les anecdotes,
mais aussi d’autres objets de discours comme les légendes
ou les rumeurs. De manière générale, il possède
la propriété de pouvoir délester le référent
d’un discours de son « effet de gravité » en
ce sens qu’il ne s’intéresse pas au « grave
», mais à quelque chose qui se trouve à proximité.
Prenons, là encore un exemple tiré du Routard d’Ecosse
dans lequel il est écrit : « Petite anecdote : c’est
à Perth que, en 1539, John Knox, le célèbre réformateur,
prononça le premier de ses discours antipapistes incendiaires.
» (Gloaguen, 2008, p. 237). Rappelons que John Knox (1514-1572)
est considéré comme le fondateur ou le réformateur
de l’Eglise écossaise. Or, dans cet extrait, on ne s’intéresse
que très peu à l’homme. Ce qui fait le cœur
de l’information, c’est le lieu dans lequel il aurait fait
sa première déclaration ouvertement antipapiste. Autrement
dit, on déplace le centre de gravité de l’information
en faisant basculer son intérêt du personnage historique
et emblématique au lieu qu’il aurait investi l’espace
de son discours. On produit alors une informations qui fait fi de la
lourdeur et de la gravité historique, mais repose sur quelque
chose qui se tient, en marge, juste à côté.
Avec l’anecdotique, on entre dans
le domaine du plaisir du détail superflu mais intrigant, de la
petite sucrerie informationnelle qui s’oppose à l’épaisseur
historie et institutionnelle comme le montre, en autres, l’extrait
du Routard cité ci-dessus qui, traitant du yacht royal et soulignant
que l’excursion qu’il propose est ponctuée d’anecdotes,
n’hésitait pas à en offrir une à son lecteur
« pour le plaisir » (Gloaguen, 2008, p. 127). Ainsi, le
régime de l’anecdotique est celui des petites informations
supplémentaires proprement inessentielles qui viennent s’ajouter
à l’édifice culturel, comme une cerise sur le gâteau.
C’est précisément
ce que confirme, par la négative, cet extrait d’une chronique
de Jacques Leduc, cinéaste québécois. Ce dernier
était parti à Ramallah pour participer à la réalisation
du film de Tahani Rached Soraida, une femme de Palestine sorti en 2004.
A son retour, il propose une chronique dans une revue de cinéma
intitulée 24 images dans laquelle il écrit : « Mes
souvenirs de ce voyage, somme toute assez récent, n’ont
plus rien d’anecdotique : ils sont tous émotifs, une émotion
tenace comme un mal de dent, et chaque fois qu’on m’invite
à en parler je ressens le même inconfort. L’anecdote,
la bonne histoire de tournage à raconter au retour de ce voyage
n’a rien de l’anecdote, et tout de la vie quotidienne. Et
elle se résume invariablement aux mesures arbitraires que prend
l’armée israélienne dans le pays qu’elle occupe,
la Palestine » (2005).
Si le cinéaste refuse de
voir dans son voyage de l’anecdotique, c’est que celui-ci
renvoie bien à un univers de choses frivoles, sans profondeur
et sans importance. Ce qu’il confirme ainsi, c’est que l’anecdotique
se joue dans une stratégie d’évitement de l’effet
de gravité de l’information en ce sens qu’il tient
précisément de l’inessentiel.
La
production du discours
Ainsi, l’anecdote propose de pénétrer l’authenticité
des cultures en donnant à voir leurs « coulisses »
en même temps qu’elle s’impose comme un objet de discours
caractérisé par son insignifiance socioculturelle. N’y
aurait-il pas, ici, une sorte de paradoxe à vouloir fonder la
vérité dans le minuscule ou dans le détail ? Pourquoi
le tourisme joue-t-il cette carte ? C’est à ces deux questions
que l’on va apporter des éléments de réponse
dans les lignes qui suivent en nous attardant d’abord sur le statut
ambigu du diseur d’anecdote qui doit à la fois savoir signer
l’énonciation et savoir s’en effacer afin de rendre
le récit appropriable par d’autres. Cette première
étape nous permettra de mettre en évidence le fait que
l’anecdote est un objet de discours voué à la circulation,
et que les dispositifs de la médiation touristique qui la convoquent
souhaitent en faire l’objet d’une passation de discours.
Enfin, on proposera un cadre interprétatif qui permettra de comprendre
les enjeux liés à la passation d’un objet de discours
inessentiel dans la pratique touristique.
L’anecdote entre anonymat et auctorialité
Marie-Pascale Huglo et Claire de Ribaupierre qui ont toutes deux étudié
l’anecdote de manière générale, c’est-à-dire
en ne s’intéressant pas spécifiquement à
sa présence dans les dispositifs de la médiation touristique,
ont mis en évidence le fait que l’anecdote est un objet
de discours qui non seulement possède la propriété
d’être « itérable » (Huglo, 1997), mais
qui, de plus, fait l’objet d’une circulation intensive.
Ainsi, l’anecdote « est sans cesse reprise, transformée,
adaptée » (Ribaupierre, 2007, p. 7).
Malgré sa large circulation, l’anecdote
étonne toujours. Elle « se répète, mais elle
ne lasse pas » (Ribaupierre, 2007, p. 7). C’est qu’elle
porte en elle une contrainte tacite : pour exister en tant que telle,
elle doit être racontée de sorte qu’elle puisse faire
mouche. C’est-à-dire, que l’anecdote engage l’instance
du discours et qu’elle la met à l’épreuve
d’un art de dire. Anonyme, elle doit donc tout autant apparaître
comme le travail d’un véritable auteur. Cette aporie, Claire
de Ribaupierre la soulève et la résume en écrivant
: « Paradoxalement, l’anecdote est à la fois très
signée, incarnée par celui qui la dit, et anonyme, collective
en quelque sorte. » (2007, p. 12).
Le paradoxe que soulève Claire de Ribaupierre n’est que
de façade. En effet, cette oscillation entre énonciation
individuée et énonciation collective est le lot des objets
soumis à la répétition, donc à la variation
si l’on en croit Marcel Detienne (1981) : ils sont le bien de
tous, mais chacun le fait sien en l’énonçant. Autrement
dit, on peut dire que c’est précisément parce qu’elle
circule que l’anecdote est un objet culturel qui s’impose
comme le résultat d’un processus à la fois anonyme
et auctorial. C’est, autrement dit, parce qu’elle «
change de mains, comme elle change de bouche » (2007, p. 11) que
l’anecdote peut-être habitée, le temps de son énonciation,
par celui qui la dit. En racontant l’anecdote, chaque auteur lui
imprime son style, et se l’appropriant, énonce sa manière
d’appréhender le monde et de l’habiter. « L’anecdote
permet de donner du sens, de s’approprier le monde, de le faire
sien et de ne pas en être dépossédé : c’est
un acte d’individuation. » (2007, p. 35).
Elle a donc ceci de spécifique
: elle apparaît au monde comme un être de circulation appartenant
à tous et donc appropriable par chacun. Dire l’anecdote,
c’est livrer à la circulation un être qui postule
son silence et son secret, sa marginalité et sa singularité
de sorte qu’à chaque énonciation elle fonde, à
nouveau, une manière d’être au monde qui la remette
en circulation. Le pari des dernières lignes sera de montrer
qu’il en va de même pour l’anecdote touristique, spécifiquement
médiationnelle ou historique : sa destinée touristique
et culturelle serait ainsi de circuler en assurant à celui qui
la rapporte une auctorialité sociale.
L’anecdote
et la passation de discours touristiques
Lorsqu’on questionne l’après du voyage, on se concentre
souvent sur la question du récit. Rachid Amirou montre ainsi
que la troisième phase du voyage (celle du retour) repose sur
une socialisation spécifique se jouant notamment sur dans la
narration du voyage (1995). Jean-Didier Urbain partage lui aussi cette
conception d’un voyage qui dure après que le touriste a
quitté le sol étranger pour retrouver son environnement
socioculturel d’appartenance et dont la forme est celle du récit
(Urbain, 2008).
Plus précisément encore,
ce que Jean-Didier Urbain défend, c’est l’idée
que le récit ne vient pas s’ajouter au voyage une fois
que le touriste rentre chez lui, mais qu’il en participe dès
les origines. En effet, selon lui, « croire que la fiction ou,
plus largement, le récit sont des artifices purement littéraires
ajoutés à la réalité du voyage, une fioriture
narrative a posteriori, une invention de poète, de romancier
ou de rhéteur, est une illusion » (2003 [1998], p. 288).
Le récit accompagne ainsi le voyage du début jusqu’à
la fin. Sous la forme du projet, du programme, ou encore du souvenir,
le récit serait toujours présent dans la tête de
celui qui voyage.
Ainsi, d’une manière générale,
le tourisme et plus précisément les guides peuvent être
considérés comme des univers de mise en intrigue du monde.
Ils le modèlent, le complexifient et l’agencent de sorte
que la déambulation du touriste dans l’espace à
visiter puisse faire récit et que le touriste soit le héros
de son propre récit. Le guide, en particulier, qui travaille
l’émergence à venir d’un « récit
du voyage » (2003 [1998], p. 276), cherche à s’imposer
comme un dispositif de la médiation de l’espace ; mais
aussi comme un dispositif de la passation de récits et plus généralement
de discours. L’anecdote peut dès lors être pensée
comme l’un des ces objets de discours que le touriste peut rapporter
avec lui pour le raconter ou le fondre dans son récit de voyage.
L’anecdote
sur le marché linguistique
On peut se demander pourquoi l’anecdote, surtout si elle est considérée
et qualifiée comme inessentielle, participe-t-elle à cet
exercice de la passation de discours ? Autrement dit, on peut questionner
ce qui fait valeur dans ce processus de mise en circulation d’êtres
de discours proprement inessentiels. Pour amorcer la réflexion,
je propose de revenir à Pierre Bourdieu et en particulier à
la façon dont il a abordé le langage (1977 ; 2002 [1977]
; 2002 [1978]).
Selon le sociologue, on peut considérer
les actes de langage comme des actes économique au sens où
il existerait un « marché linguistique » fait d’échanges
et de valeurs sociales, notamment symboliques. Prendre la parole, c’est
alors à la fois prendre un risque symbolique et tenter de réaliser
une plus-value. La situation de communication participe de la définition
de ce marché. Savoir évaluer l’occasion discursive
d’une situation sociale est une des compétences du sujet
social parlant. En produisant un discours, il ne s’agit donc pas
seulement de proposer un produit grammatical, mais bien un produit discursif
en tant que le langage et les situations de discours sont sociaux.
Le langage de Pierre Bourdieu est, de
manière générale, une praxis sociale. Il est un
geste dans le monde social en ce sens qu’il est « fait pour
être parlé » et il est « fait pour être
parlé à-propos ». Prendre la parole, c’est
donc montrer (délibérément ou non) une certaine
intelligence du social et des rapports de force symbolique qui le composent
ainsi qu’un certain positionnement dans ce social. Parler, c’est
en somme, explicitement ou implicitement, se dire socialement. Or, selon
Pierre Bourdieu, agir dans le social, par le geste ou la parole, c’est
entrer dans un processus de « distinction ». Prendre la
parole, c’est ainsi tenter se distinguer. C’est montrer
son intelligence du social et agir dans le social en fonction de cette
intelligence et de ses prétentions propres.
Pour en revenir à l’anecdote,
si elle est présente à travers l’exercice de la
médiation touristique, c’est vraisemblablement que, sur
le marché linguistique, ce type d’énoncés
rapporte un certain bénéfice. De même, s’ils
sont livrés aux lecteurs/voyageurs, c’est pour leur permettre
de réaliser un certain profit dans des situations de discours
à venir. Autrement dit, en suivant Pierre Bourdieu, on peut considérer
que l’anecdote est produite par les auteurs des guides de voyage
et se livre, ensuite, aux lecteurs/voyageurs comme un objet discursif
de distinction.
Or, la spécificité de l’anecdote
dans les guides est qu’elle n’est pas nécessaire
à l’aventure touristique. C’est ce que révèle
son traitement anecdotique. Il existe donc, dans le tourisme en général
et dans les guides en particulier, des êtres culturels qui nécessitent
d’être vus ou connus (les incontournables que des guides
de courts séjours mettent à l’honneur) et d’autres
dont la rencontre est de l’ordre du luxe en ce sens qu’ils
sont, précisément, anecdotiques.
La « nécessité »
et le « luxe » doivent ici être compris au sens que
leur attribue Pierre Bourdieu. Ce dernier, pour les définir,
note que « le véritable principe des différences
qui s’observent dans le domaine de la consommation et bien au-delà,
est l’opposition entre les goûts de luxe (ou de liberté)
et les goûts de nécessité » (1979). Les goûts
de nécessité sont clairement ceux qui se laisseraient
dicter par le besoin, c’est-à-dire par ce qui garantit
la dignité humaine en tant qu’elle est sociale, et les
goûts de luxe, ceux qui ne se laisseraient en aucun cas dicter
par un tel besoin, mais par le simple plaisir que procure la possession,
l’expérimentation ou encore le contact. Il s’agit
là d’une représentation de chacun de ces deux types
de goûts car, en réalité, le choix d’un goût
plutôt que l’autre est rendu « nécessaire »
par le social.
En ce qui concerne l’anecdote,
étant donné ses modalités de manifestation dans
les guides de voyage, elle peut être rapprochée des produits
de luxe. Je veux dire par là que son énonciation et surtout
les spécificités éditoriales qui le manifestent
établissent précisément une distance à la
nécessité touristique. En disant – ou en lisant
– l’anecdote, on sort des circuits et des listes des incontournables
(le Louvre à Paris et la Joconde au Louvre, l’Acropole
à Athènes ou la Karl-Marx-Allee et l’île aux
musées de Berlin). Faire le choix de l’énonciation
anecdotique, ce serait ainsi se distinguer en déclarant son goût
du luxe, mais ce serait également, pour un dispositif de médiation,
livrer un produit discursif de luxe (distinctif) au touriste. Cela revient
à se définir soi-même comme un « mondain »,
plutôt qu’un « docte », c’est-à-dire
à s’identifier comme un sujet social qui préfère
« jouir sans comprendre » plutôt que « comprendre
sans ressentir » (1979, p. 9)4.
Conclusion
L’étude de l’anecdote dans les dispositifs de médiation
permet avant tout de mettre en évidence le fait que les représentations
et les imaginaires touristiques en circulation ne se limitent pas au
monde du monumental et de l’incontournable des « choses
à voir ». Ceux-ci procèdent également des
inessentiels du tourisme, et de la culture de manière générale.
Ces petits objets qui composent l’infime sont sans aucun doute
plus difficiles à saisir que les incontournables en ce sens qu’ils
se manifestent cachés sous les traits de l’infraordinaire.
Ils n’en participent, cependant, pas moins à l’élaboration
des imaginaires touristiques à travers les dispositifs de médiation.
S’ils font culture dans le monde
du tourisme, c’est en partie parce qu’ils y sont qualifiés
comme des objets insignifiants. C’est, autrement dit, parce qu’ils
apparaissent en marge des impératifs culturels qu’ils sont
désirés par les acteurs de la médiation comme par
les touristes eux-mêmes. Cette existence de la marge leur confère
une certaine saveur socioculturelle. S’opposant aux discours institutionnels,
les objets de l’infime appartiendraient à la vérité
des peuples ; ils auraient su se frayer un chemin informel à
travers la petite histoire et en ce sens révèleraient
quelque chose de l’authenticité des cultures desquels ils
sont prélevés.
Ces petits objets qui prennent un corps
anecdotique dans le texte sont livrés au social, par les dispositifs
de la médiation touristique, pour y circuler. Le moteur de cette
circulation – sa raison d’être effectuée –
est que les énoncés qui s’y réfèrent
apportent un bénéfice à celui qui les réitérera.
Ce bénéfice d’ordre symbolique est anticipé
par les dispositifs comme le résultat d’une intelligence
sociale des situations de communication ou encore d’une compétence
linguistique en tant qu’elle est sociale. Le diseur d’anecdotes
historiques à venir pourra, d’une part, signifier qu’il
a su toucher l’authentique des cultures qu’il a visitées
en tant que touriste et, d’autre part, se faire connaître
comme un mondain au sens où, sachant distinguer l’impératif
de la nécessité et l’apparente futilité de
l’infime, il a su faire le choix de la seconde.
Ces quelques apports autour de la
notion d’anecdote pensée dans son inessentialité
et dans son insignifiance permettent de proposer des pistes d’interprétation
éclairant la profusion actuelle de produits touristiques dits
« insolites ». Ceux-ci jouent en effet la carte du jamais-su
(My little Paris), du secret et du caché (Paris secret et insolite,
Paris Caché), ou bien du décalé (Paris Décalé)
ou encore de l’incongru (Paris Coquin) ; autant de modalités
d’existences des objets qui puisent et fondent leur valeur et
leur singularité dans l’opposition qu’ils construisent
vis-à-vis du régime des « choses à voir »5.
NOTES
1
Il s’agit de sept guides
(pour certains « culturels » – le Guide Bleu, le Guide
Vert, le guide de la Bibliothèque du voyageur et le Guide Voir
– ; pour les autres « pratiques » –
le Guide du Routard, le Lonely Planet et le Petit Futé) déclinés
sur deux destinations, New York et l’Ecosse.
2
Voir : http://misspotin.wordpress.com/
3
Voir : http://unjourunvoyage.viabloga.com/
4
On notera que le choix terminologique
et les définitions que propose Pierre Bourdieu sont péjoratifs.
Il me semble que la raison de ce choix tient à la volonté
de l’auteur de dénoncer les prétentions universelles
de chacun de ces rapports à la culture (leur naturalité)
plus qu’à un éventuel jugement de ces modalités
d’appropriation et d’appréhension de la culture.
5
COLLECTIF, My little Paris,
Paris, Chêne, 2010 ; TROUILLEUX Rodolphe et LEBAR Jacques, Paris
secret et insolite, Paris, Parigramme, 2009 ; LEPIC Alice, Paris
caché, Paris, Parigramme, 2009 ; BRIAND Cécile, Paris
décalé, Paris, Lonely Planet, 2009 ; HERMANGE Aurélia
et BERAUD Diana, Paris coquin, Paris, First, 2008.
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POUR CITER
CET ARTICLE
Référence
électronique :
Hécate Vergopoulos, Anecdotes
et imaginaires touristiques, Via@,
Les imaginaires touristiques, n°1, 2012, mis en ligne le 16 mars
2012.
URL : http://www.viatourismreview.net/Article3.php
AUTEUR
Hécate
Vergopoulos
Hécate Vergopoulos est titulaire d’un Doctorat en Sciences
de l’information et de la communication. Ses recherches portent
sur le tourisme et, plus particulièrement, sur la médiation
touristique et les guides de voyage. À partir de l’étude
de divers dispositifs, elle cherche à mettre en évidence
la façon dont les représentations et les valeurs touristiques
émergent et circulent dans le social et la culture.
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